1978: Georges Béjot: La révision de vie

CHAPITRE IV

La révision de vie

— Nous avons survolé les dix premières années de la JOC, ses liens avec l’ACJF, l’éclosion des Mouvements « spécialisés » ; mais à partir de l’apparition de ses premiers militants, la JOC elle-même a-t-elle évolué, pendant cette période faste devant la guerre ?

— Oui. Et ce fut passionnant !

Je ne reviens pas sur le congrès du Xe anniversaire, qui fut une révélation : 1937. Il se trouve que dans les années 1936-1937 est venu à la JOC, de la vie à la base, comme un second souffle. 1936, vous connaissez ! le Front populaire au pouvoir, Léon Blum, la grève générale, les occupations d’usines… Les jocistes qui étaient au travail ont vécu l’événement. Un événement qui a eu un retentissement considérable, avec ses menaces et ses risques, avec ses joies intenses, ses exultations. Le monde ouvrier a communié dans un certain nombre d’actions solidaires. La JOC a communié à tout cela. Je pense que 1936, pour les jeunes, a été une introduction dans l’action ouvrière, une entrée dans le combat ouvrier. 1936 a joué, de ce point de vue, un très grand rôle, parce que tout le monde se sentait concerné. Les occupations d’usines ont été très généralisées, les avantages acquis sensibles à tous.

— Les occupations d’usines avaient un aspect révolutionnaire. Comment ont-elles été reçues par l’opinion ?

— Certes, elles ont été ressenties par la bourgeoisie, et par tout le monde pratiquant comme une violation de la propriété, comme une véritable agression. Le cardinal Verdier, archevêque de Paris, a surpris, à l’époque, en les avalisant pour ainsi dire. Par son attitude, et par ses déclarations, il a cherché à apaiser l’émotion, à désamorcer toute répression, à faire admettre comme un état de fait que les travailleurs se sentaient un peu chez eux dans l’entreprise, de par leur travail. Tout cela n’a pas été formulé très explicitement, mais en tout cas, à ce moment-là, l’intervention du cardinal Verdier a été décisive, déterminante.

— Dans de telles circonstances, la JOC avait-elle déjà des Interventions publiques, au niveau de ses instances nationales?

— Non, je n’en ai pas le souvenir. Jeunesse ouvrière en a certainement fait état, mais je ne me souviens pas de déclaration à chaud. L’événement dépassait la JOC ; il lui apportait plus qu’elle ne pouvait lui donner. C’est par son appartenance ouvrière qu’elle en a été marquée c’est par son enracinement local, à la base, qu’elle l’a vécu !

C’est d’ailleurs de la base qu’un autre apport d’importance a contribué à lui donner son second souffle. Je veux parler de la révision de vie.

Il faut se rappeler qu’au départ, la réunion de section jociste comportait trois temps : la lecture d’Evangile, l’enquête campagne, la révision d’influence. La lecture d’Evangile était une épreuve pour l’aumônier : témoin la parabole du Parisien et du républicain (au lieu du pharisien et du publicain)! Je veux dire que la lecture était souvent difficile, ânonnante. Mais plus encore, le rôle de l’aumônier se devait d’être discret, tout juste de préciser le sens, donner du relief, pour provoquer l’apport de faits de vie. Expérience, en compensation, de véritables « fioretti ». Les trouvailles étaient émouvantes.

L’enquête campagne était le thème d’année sur le plan national. Elle centrait l’attention, l’observation des faits, sur un aspect de la vie : le travail, le quartier, les loisirs, l’amour… Les faits saillants devaient remonter « au national », c’était la tâche du secrétaire. Et le journal Jeunesse ouvrière d’y trouver son butin ! Enfin, la « révision d’influence. Là, il s’agissait pour chacun de s’exprimer sur l’influence qu’il avait pu exercer dans la quinzaine précédente. Tour de table assez décevant. On était très court. Initiatives ? Propos tenus ? Et dans cette- optique : « Nous referons chrétiens nos frères ! ». Tous les jocistes étaient-ils donc des caïds, des leaders, pour « influencer » leur milieu ? D’aucuns gardaient le silence. Recherche difficile qui terminait mal la réunion…

…Jusqu’au jour où un militant de section s’avisa spontanément d’apporter, non pas des faits d’influence, mais des faits de vie, où il découvrait les richesses de son milieu ouvrier, à l’atelier chez ses camarades de travail dans son quartier, et même dans sa propre famille, très prolétaire pourtant, et pas du tout « chrétienne ».

Des souvenirs, pour illustrer cela, souvenirs que je garde en mémoire pour les avoir souvent cités déjà !

Ce jeune gars sortait d’une école professionnelle et avait une réelle qualification ; il travaillait dans un atelier d’horlogerie. Il voit un jeune « arpète » qui s’y prend mal dans son travail, « il fait de la limaille ». Il pense à aller l’aider… mais pour cela, il faut arrêter son tour, quitter sa pièce, s’essuyer les mains… pendant qu’il hésite, un camarade l’a précédé, « le plus crapoteux de l’atelier », souligne-t-il. Quelle leçon !… Un jour, rentrant à midi à la maison, la chaussée est en réfection devant chez lui, des travailleurs épandent du goudron. Une déviation est indiquée pour les poids lourds, déviation difficile, en épingle à cheveux. Un camion se présente, qui veut passer quand même… sur le goudron fraîchement épandu l’altercation. Le camion démarre… un des travailleurs fait barrage de son corps, au péril de sa vie… Respect du beau travail !… En novembre, il annonce : « Mon père a fait sa Toussaint » (comme « on fait ses pâques »). Surprise, on connaissait son père fort loin d’une telle pratique ! Non, son père n’est pas allé à confesse, il n’a pas communie. Non, il n’est pas allé à l’église, ni même au cimetière… mais, chez lui, à la radio, il a fait un tri, il a évincé toute musique ou chanson légère, il n’a pris que des émissions sérieuses.

De tels faits, cités en fin de réunion, changeaient le climat, dégageaient l’atmosphère, donnaient des ailes, pour retourner à la vie « militante » de tous les jours.

Ce fut un changement de regard, dont on recueillit les heureux fruits, avant que d’en justifier l’inspiration. Au lieu de s’examiner soi-même, on découvrait les richesses de son milieu de vie. Autre regard qui impliquait une autre démarche, plus humble, plus vraie, plus réaliste Elle fit fortune. Elle se répandit de section en section, quand le militant devint fédéral.

Ce fut ce fédéral qui récusa un jour le terme de révision d’influence pour parler de «révision de vie» Ainsi, la « révision de vie » n’est pas une « méthode » conçue au sommet par des éducateurs avisés, et proposée au Mouvement, elle est une inspiration à la base, jailli de l’expérience de la vie militante, apostolique. On peut lui donner une date de naissance : 1936.

— Mais comment une expérience aussi personnelle et localisée a-t-elle pu retentir si loin, au point qu’aujourd’hui la révision de vie » est devenue une panacée ?

— C’est là le bienfait d’un Mouvement organisé, disons organique, comme la JOC.

Tout d’abord, l’expérience fit l’objet d’une longue maturation, au plan fédéral et diocésain. Elle ne s’est pas imposée d’emblée, tant s’en faut. Elle fut l’objet de contestation, surtout de la part des aumôniers. Elle était en porte-à-faux par rapport à une saine doctrine. En bref, comment des croyants pouvaient-ils : recevoir des incroyants ?

Recevoir du monde ouvrier et me nourrir de ses richesses, j’ai dû moi-même me convertir à cette démarche.

C’est là que j’ai découvert que l’apostolat laïc pouvait nous en apprendre, à nous, prêtres ! J’oserais dire que je me suis formé à l’école de ce militant, devenu fédéral, et bientôt président de la fédération. Ma responsabilité était bien de partager avec lui : il m’est arrivé d’y passer des après-midi entiers du samedi, de quinzaine en quinzaine — un vrai partage, où j’ai appris ce que l’on appelle aujourd’hui l’autonomie du laïcat apostolique, non pas seulement l’autonomie du laïc dans son engagement temporel, ce qui va de soi, mais son autonomie dans l’action apostolique, et même dans l’expression de sa foi chrétienne.

— Pouvez-vous éclairer cela par des souvenirs concrets?

— Je citerai des réflexions comme celles-ci : « L’imitation de Jésus-Christ… ça ne me dit rien. Le Christ n’est pas à côté de moi, pour que je louche sur lui et que je L’imite, le Christ est en moi. » « Le Christ est dans les copains. » La main sur son carnet de « révision de vie » : « Ça, c’est les quatre évangiles en un seul » (à l’époque, courait en librairie un composé des quatre évangiles). Quant au paradoxe, il en usait largement, « Nous sommes des pauvres types », « Les richesses de la masse »…

Je me souviens d’une retraite de normaliens — élèves de l’Ecole normale d’instituteurs, Ecole qui avant la guerre était encore un véritable séminaire de laïcisme militant — les chrétiens s’y trouvaient dans une situation missionnaire inconfortable. Ils voulurent connaître l’expérience jociste et invitèrent le président fédéral à venir passer une soirée avec eux… Celui-ci, d’entrée de jeu, les interrogea : «

— Pour vous, les jocistes, qu’est-ce que c’est ? » Et par un harcèlement de questions, il leur arracha des réponses, pour composer finalement un portrait-robot avantageux du militant, sous le signe du chant de la JOC « Nous referons chrétiens nos frères ».

Alors, après un silence, et un regard outragé : « — Eh bien, non, et non ce n’est pas ça ! Les jocistes sont de pauvres types, qui se mettent à l’école de la masse, pour y rencontrer le Seigneur. » Et d’apporter des faits, à foison, avec la joie d’un moissonneur.

Au terme de cette soirée « historique », où les retraitants décontenancés cherchèrent à retrouver leur souffle, nous avons veillé tard dans la nuit, entre les trois prêtres présents, pour vérifier le paradoxe. Il me fallait la connaissance approfondie de ce baroudeur, pour me constituer garant de son propos, expression d’une expérience vécue, apostolique et spirituelle.

Localement, en tout cas, l’expérience s’affermit : un moral retrouvé, aussi bien dans les sections qu’au comité fédéral, une JOC présente partout, aussi bien dans l’action ouvrière… qu’au bal des conscrits !

— Et à partir de là, comment s’est poursuivie la diffusion de cette inspiration ?

— Cette maturation locale a eu son retentissement plus large par les réunions d’aumôniers, du moins comme je le perçois ; d’abord par une session régionale, en Franche-Comté, où le chanoine Charles Bordet, adjoint et ami du P. Guérin, fut littéralement conquis. Les sessions qui ont suivi, à travers la France, eurent l’écho insistant de ce retournement de perspective. La révision de vie supplanta la révision d’influence. Les « richesses de la masse » devinrent un slogan que les années d’avant-guerre ont mis à l’honneur dans tout le Mouvement.

Pour autant, la démarche prit du temps pour s’imposer. Devenu permanent, à la veille de la guerre, notre baroudeur ne rencontra pas au Secrétariat général l’accord qu’il escomptait, sauf l’appui du P. Guérin et des aumôniers.

Du moins, la guerre ne devait pas arrêter l’engouement d’une révision de vie qui se cherchait, à partir d’un regard désormais mieux orienté. Je me souviens de sessions de militants en 1940, après la débâcle, dans une France coupée en deux par la ligne de démarcation. Démobilisé (à Castres), j’avais rejoint, en première étape, le Secrétariat général en Zone Sud, à Sainte-Foy-lès-Lyon. Dès l’automne, des sessions se sont tenues, à Limoges, à Grenoble, à Annecy… Une session d’aumôniers eut lieu à Lyon, à laquelle le P. Dewitte et le P. Bordet me demandèrent de parler de la révision de vie. Je suis resté très court sur le fondement doctrinal de la démarche, au point d’embarrasser ceux qui m’avaient fait confiance. Preuve cependant que l’élan était donné et la recherche en route.

La providence me ménagea un temps de réflexion. Rentré dans mon diocèse, sous l’occupation, sollicité même par le P. Guérin pour accepter une responsabilité régionale, ma santé fléchit à faire des parcours à bicyclette et contre la montre pour attraper les trains : plus d’essence pour les voitures ! Les temps étaient changés !

Promu curé de campagne en Haute-Saône, je fus ainsi favorisé d’une double année sabbatique, comme pasteur de 250 paroissiens, — en deux villages — dont un petit tiers de pratiquants. J’apportai la même démarche « apostolique », apprise de la JOC, dans mon ministère, cette fois en monde rural. Cela me valut deux années de découvertes, dont je garde le plus grand souvenir.

Mes paroissiens ne furent pas insensibles à l’attitude insolite de leur curé. Je m’en aperçus lors de la visite d’un jociste, en quête de ravitaillement, et qui passa la journée à parcourir le village pour trouver des œufs. A l’heure de midi, il s en vint au presbytère, et me rapporta ce propos, tenu en manière d’éloge, par une maman de prisonnier, que je n’avais jamais vu à l’église : « Oh, notre curé, qu’on pratique ou qu’on ne pratique pas, ça lui est égal ! » Dans l’occasion, je m’empressai de rétorquer :

« Surtout, ne va pas rapporter cela à l’archevêque ! » Visite d’une autre inspiration, celle de l’abbé Henri Godin, natif d’un village voisin, Audeux, et qui venait tout droit du Secrétariat général, où le P. Guérin se l’était adjoint, comme aumônier fédéral de Paris Nord. Il avait déjà produit ses petits livres de méditations évangéliques qui ont connu un si grand succès dans le monde des aumôniers et des militants. Bonne journée d’échanges dans une amitié confiante.

Autre visite, celle du P. Guérin lui-même. Il venait me demander une intervention à la session d’aumôniers qui devait rassembler, avenue Reille, à Paris, en septembre 1943, les aumôniers fédéraux de toute la France. La ligne de démarcation n’existait plus depuis l’occupation généralisée qui avait répondu au débarquement des Alliés en Afrique,

Il s’agissait de décrire « la méthode fondamentale » de la JOC dans cette perspective : « Partir des ressources de la masse, pour la faire agir chrétiennement ». L’énoncé avantageux vaut d’être remarqué. En fait, il ne s’agissait de rien moins que d’un témoignage réfléchi et fondé en doctrine, sur la révision de vie. Aventure audacieuse, que je n’ai pas récusée. Le texte en a paru intégralement dans la première livraison de Masses ouvrières, en 1944, livraison hors série avant le n° 1 de la collection1. Il m’a d’ailleurs valu quelques ennuis que j’ai rapporté lors du 300“ numéro de la revue…

— Pouvez-vous préciser quels ennuis ? A quel climat de l’époque correspondaient-ils, et se sont-ils répercutés longtemps dans votre g carrière » d’évêque ?

— Ce texte a trouvé place dans mon dossier, lors de ma proposition à l’épiscopat, par la sollicitude d’un censeur, inquiet sur ma doctrine. Ce dossier, bien sûr, m’a suivi tout au long de ce que vous appelez ma « carrière pour m’éviter un siège résidentiel d’évêque, en plusieurs occasions.

L’aventure est assez pittoresque pour qu’elle interrompe un instant notre dialogue. Le censeur était de la même famille religieuse que le Père Teilhard de Chardin. Est-ce cette parenté qui lui fit faire un rapprochement entre ma doctrine et celle de l’éminent jésuite ? Toujours est-il que j’avais l’imprudence dans ce texte, sinon l’impudence, de parler de « milieu » à propos de la Trinité… ce qui était « à coup sûr », une référence à l’étude du Père sur « le Milieu divin », étude qui, à l’époque, circulait sous le manteau en pages polycopiées, sans la faveur du Magistère. Or, j’en étais simplement à faire un rapprochement entré personne et milieu de vie, pour la formation des militants, et Personnes et milieu trinitaire, rapport définissant les Personnes divines comme relations subsistantes au sein de l’Unité de nature. C’était bien Maurice Zundel qui m’avait inspiré, et non pas Teilhard de Chardin ! Mais toutes ces honorables compagnies ne me déplaisent pas ! Elles m’auront préservé de responsabilités redoutables, et mes assujettis éventuels, d’un joug mal ajusté.

Mais revenons, si vous le voulez bien, à la session de septembre 1943, avenue Reille.

Mon exposé, favorisé de la présence du cardinal Suhard, se trouva, du même fait, frustré d une discussion, l’intervention du cardinal, en fin de séance, en tenant lieu.

Mais la question rebondit curieusement le lendemain. Un autre sujet d’actualité était en effet traité par un professeur du tout jeune séminaire de la Mission de France, qui démarrait à Lisieux. Il s’agissait de l’équilibre à trouver entre la prière et l’action, chez les aumôniers jocistes surchargés de travail. A partir de l’ouvrage de Dom Chautard : L’Ame de tout apostolat, ce débat, toujours d’actualité, se trouvait en piste très loin de sa ligne d’arrivée. Du moins la Mission de France, dans sa grâce baptismale, devait avoir la solution.

Or l’exposé laissa l’assistance insatisfaite. Et le débat languit jusqu’à l’heure de midi. A mon rang de curé de campagne, l’hésitais à crier mes évidences. Mais quand le P. Guérin fit mine de lever la séance, je demandai la parole. Ma conviction s’était renforcée récemment au cours d’une retraite que j’avais faite à la Trappe d’Acey et où j’avais découvert un bouquin éclairant d’un trappiste le P. de B esse, sur « l’oraison de foi ». Action et contemplation s’y trouvaient si bien associées qu’il retint très fort ma réflexion, jusqu’à découvrir qu’il décrivait la révision de vie ! Fort de ce témoignage, j’intervins donc pour m’étonner que personne des aumôniers chevronnés présents n’ait apporté la révision de vie comme solution au problème posé. En quelques mots, je situai la révision de vie dans cette perspective.

La séance fut levée dans un certain émoi, et je fus sollicité par plusieurs de tenir séance improvisée, après le repas… au Parc Montsouris !

Cette année 1943 me paraît marquer l’adhésion irréversible de la JOC à la révision de vie, comme expression de sa démarche missionnaire. Il s’agit de bien plus que d’une « méthode fondamentale », voire d’une doctrine à soumettre à l’agrément des théologiens, mais d’un regard de foi, à la rencontre du Seigneur en œuvre de Salut dans le monde, agissant au cœur de tous les hommes.

1Revue éditée par les aumôneries nationales de la JOC-JOCF et de l’ACO. Voir page 101.

SOURCE

Georges Béjot, Un évêque à l’école de la JOC (Entretiens avec Etienne Gau), Vie Ouvrière, Paris, 1978.

SOURCE

Georges Béjot, La révision de vie (Bibliothèque Numérique Joseph Cardijn)