1916 : A.D. Sertillanges : Chercher, juger, agir

A-D Sertillanges, La philosophie morale de Saint Thomas d’Aquin, Félix Alcan, Paris, 1916, 590p.

CHAPITRE VII

LES VERTUS EN PARTICULIER

LA PRUDENCE

I. — NATURE ET CONDITIONS DE LA PRUDENCE

1. Nécessité de cette étude. — 2. L’ordre suivi par Saint Thomas — 3. Rappel de la notion de prudence. — 4. Les divers actes de la prudence. Rôle capital de l’imperium. — 5. La vraie et parfaite prudence incompatible avec l’immoralité. — 6. Les sources de la prudence. — 7. Comment se perd la prudence. — 8. Éléments intégrants de la prudence. — 9. Sous-espéces et annexes de la prudence.

1. — « Après la considération générale, il est nécessaire, en matière morale, de considérer chaque chose en particulier ; car les discours universels sont ici les moins utiles, vu que les actions sont relatives aux cas singuliers. »

Nous devons donc suivre notre philosophe non dans tous les détours que prend ici sa pensée, mais dans les principaux chemins où elle s’engage.

Nous aurons à regretter qu’une méthode impérieuse nous défende d’écouter saint Thomas théologien. Toutefois, si maint trésor échappe ainsi ù nos prises, l’abondance de nos biens sera capable de faire envie à de soi-disant riches.

2. — La division des vertus, ci-dessus exposée, devra nous servir de base, bien que, au point de vue d’une exposition méthodique des matières morales, elle ne soit pas sans quelques inconvénients. Il eu résultera, ainsi qu’on va le voir, des distinctions, des divisions et des subdivisions un peu en broussaille. Mais étant donné notre objet, mieux vaut pour nous une plus grande fidélité qu’une commodité toujours discutable.

3. — Parmi les vertus dites cardinales, auxquelles on a ramené toutes les autres, la prudence tient le premier rang. On sait ce qui la caractérise. C’est une vertu intellectuelle à matière morale. Elle réside dans l’intellect, mais en tant que l’intellect juge l’action et qu’il l’ordonne dans les deux sens du mot : ordinare, imperare. De là vient le caractère général de cette vertu, eu laquelle toutes s’unissent.

On en a dit assez sur ce rôle cet sur les conceptions très originales de saint Thomas au sujet de la prudence, pour n’avoir pas à y revenir. Elle est le lien des vertus : on devait la définir nécessairement quand on marquait les relations de ces dernières. Il reste à compléter sa notion; en elle-même tout d’abord, ensuite dans ses annexes.

4. — La prudence étant la règle de l’agir (recta ratio agibilium), les divers rôles de la prudence se prendront des postulats de l’agir.

Le premier est le conseil, qui représente, en morale, l’invention. « Tenir conseil, en effet, c’est chercher. »

Le second est le jugement, qui s’applique à ce qui a été trouvé et le consacre.

Le troisième, le plus important de tous, car il caractérise la prudence vertu par rapport à des dispositions purement intellectuelles, c’est l’imperium. On sait assez quelle géniale conception s’en forme saint Thomas. Une part immense non seulement de sa morale, mais de sa psychologie et de sa métaphysique de l’âme tient en ce mot. Nous y avons largement insisté, comme sur une des plus originales notions thomistes. Ce qui peut résumer tout, c’est ceci : L’imperium représente la raison pratique jouant son rôle ultimement pratique, c’est-à-dire étreignant l’action même, en vue de l’imbiber de raison, au lieu de s’en tenir aux déterminations théoriques.

Prendre conseil, juger, c’est une préparation à l’action. A supposer cette préparation utilisée dans l’action même, grâce à l’imperium prudentiel, on l’attribuera elle aussi à la prudence, et elle en deviendra vertueuse. Au contraire, l’utilisation faisant défaut, le jugement et le conseil se trouveront dépréciés au point de vue proprement moral ; ils seront rejetés à la science pure.

C’est par là que la prudence vertueuse se distingue de l’art, dont le propre est de juger, plus que d’agir. La preuve, c’est que celui-là est un meilleur artisan ou un meilleur artiste, qui exécute mal le voulant, que s’il exécutait mal ne le voulant pas. L’inverse a lien pour la prudence. Celui-là en manque davantage qui agit mal en connaissance de cause, parce qu’il défaille en ce qui importait surtout : imposer la raison à l’action, au lieu d’en concevoir simplement les normes.

5. — Il suit de là que le pécheur habituel ne saurait être appelé prudent, tout au moins de la prudence vraie et complète qu’on vient de décrire.

On dit vraie et complète parce qu’il y a là diverses étapes. Qu’un homme sache décider de ce qui convient en vue du mal, et s’y applique, c’est une prudence si l’on veut ; mais c’est une prudence perverse, et, parlant moralement, on devra l’appeler une fausse prudence. On ne dit pas d’un homme qu’il est bon parce qu’il est un bon voleur.

Que si c’est en vue d’un bien qu’on cherche et qu’on décide, reste à savoir si ce bien est dûment rattaché à la norme suprême, à savoir la fin dernière, qui joue en morale le rôle de premier principe. Faute de quoi la prudence dont on parle peut être vraie, puisqu’elle s’inquiète d’un bien ; mais elle est incomplète (imperfecta). Telle est la prudence du navigateur ou du négociateur qui sauvegarde des biens humains sans se souvenir de leur orientation morale.

Enfin, le conseil et le jugement prudentiels fussent-ils relatifs à un vrai bien et attentifs à ses fins morales, reste à savoir s’ils concluent à l’action ou s’ils s’en tiennent au jugement de conscience, qui est encore théorie pure. Appellera-t-on prudent l’homme qui proclame le bien et qui fait le mal ?

La prudence vraie et complète n’est donc le fait que des bons. La fausse prudence esl le fait des méchants. La troisième est commune, du moins celle qui s’arrête à des fins non reliées à la fin suprême ; car l’autre, qui demeure théorique, est aussi l’apanage des mauvais.

Comme d’ailleurs l’action est relative aux infinies complications du réel, qui nous est inépuisable ; comme elle nous jette dans le singulier, auquel n’est adéquate nulle combinaison théorique de l’esprit, une certaine inquiétude vertueuse semble tenir à la prudence sous le nom de sollicitude. D’où le précepte : Agir promptement ; se décider lentement.

6. — On peut se demander si la prudence est naturelle à l’homme, en quel sens, et dans quelle mesure elle s’acquiert.

La réponse sort tout naturellement de nos prémisses.

La prudence part des principes plus ou moins généraux de la conduite pour les appliquer à des occurrences particulières. Il lui faut donc envelopper les uns et les autres. Les principes tout à fait généraux sont connus de tous, comme on l’a vu a propos de la loi naturelle. Mieux encore que les sources instinctives de la science, chose plus qu’humaine, disait Aristote, les sources de la pratique sont immédiatement perçues de tous les esprits. Mais les principes moins universels ont besoin d’être acquis. Ils le sont soit par expérience personnelle, soit par l’enseignement. Aussi réserve-t-on la prudence aux vieillards, qui ont beaucoup vu et qui ont pu longuement comparer.

Quant aux occurrences auxquelles les principes généraux de la pratique s’appliqueront, elles peuvent avoir un double caractère. Ou elles sont des fins, comme la conservation de l’individu, de l’espèce, etc. ; ou elles sont des moyens. Les fins étant déterminées en soi peuvent l’être aussi en nous et faire l’objet de dispositions natives. Certains hommes sont portés naturellement aux fins des vertus, comme à la véracité, au respect du bien d’autrui, ou à telle autre fin vertueuse. Y étant disposés, ils ont à cet égard un bon jugement. Mais cela n’est pas encore la prudence. Ces fins des vertus ont besoin ensuite de trouver leurs moyens ; elles sont objet à sauvegarder dans l’action pratique, et c’est à la prudence qu’est commise leur sauvegarde. La prudence a donc pour matière tout l’indéterminé des personnes, des choses et des circonstances, qui sont, au vrai, un infini. Elle ne peut donc ôtre dite naturelle. On y est seulement plus ou moins apte, comme on l’est à l’acquisition de la science.

La prudence animale, elle, est naturelle, parce que les chemins que prend l’action ne sont pas moins déterminés, chez l’animal, que les fins qu’elle poursuit, l’oiseau veut naturellement faire son nid, et il ne veut pas moins naturellement apporter des pailles. Mais l’homme, qui a des fins déterminées aussi, se trouve libre à l’égard des moyens. Libre, c’est-à-dire en puissance, par sa raison, à un infini de déterminations possibles. Ses choix ont donc à être réglés, et la prudence qui les règle ne peut venir que de lui. C’est son honneur d’être remis « aux mains de son propre conseil ».

7. — Comment la prudence croit, et en quelle dépendance elle se trouve, sous ce rapport, à l’égard des vertus morales, c’est ce qu’on a dit plus haut. On en peut augurer de quelle manière elle périt. Ce n’est point à la mauière de l’art, ou de la science, qui, consistant dans le connaître seul, sont atteints par l’oubli. La prudence, elle aussi, dépend évidemment de la mémoire pour autant que la connaissance y est incluse ; mais puisque le vouloir y intervient ; puisque son acte principal est d’intimer la raison aux actes, ce qu’elle fait sous l’influence du vouloir, elle ne peut dépendre de la mémoire comme la science. C’est bien plutôt par les passions, qu’elle périt. « Le délectable et le triste pervertissent l’estimation de la prudence », écrit Aristote. On en a dit assez pour éclairer cette question redoutable.

8. — Reste à déterminer avec précision les éléments qui intègrent la prudence (partes intégrales) ; ses sous-espèces (partes subjectivae) et ses dépendances (partes potentiales).

Les éléments ou conditions internes de ta prudence sont la mémoire, l’intelligence, l’aptitude à apprendre (docilitas), la promptitude à découvrir les chemins de l’action (solertia), la raison déductive, la faculté de prévoir et de régler l’avenir (providentia), la circonspection et la vigilance (cautio).

Il est inutile d’insister longuement sur ces évidences.

Le rôle de la mémoire est clair. La prudence suppose l’expérience. Expérience est une fille de Mémoire. Il n’est pas surprenant que la partie inférieure de l’âme, à laquelle la mémoire appartient, soit requise là où il s’agit d’appliquer des principes à des faits ; c’est-à- dire de se mouvoir au milieu d’un infini de conditions matérielles. La prudence relie le ciel à la terre, pourrait-on dire, puisqu’elle applique la forme, qui est divine, à la matière, qui évolue dans le temps; puisqu’elle a pour mission d’imposer l’idéal, qui est de là-haut, à l’action, qui est de ce monde.

L’intelligence qu’on dit faire partie de la prudence est cette exacte estimation des réalités morales qui qualifie, à nos yeux, L’homme de sens. Estimation qui est ici presque l’essentiel, vu que les principes généraux de l’action nous seraient inutiles, si des mineures de fait ne venaient en diriger l’application.

La docilité de l’esprit met à notre service, en vue de nous conduire prudemment, l’expérience des autres, particulièrement de ceux qui ont beaucoup vécu, soit que l’âge, soit que les occurrences les aient misen contact avec les fins utiles à poursuivre. La simple énonciation d’un sage, a dit Aristote, n’a pas moins de prix, en morale, qu’une démonstration. La raison en est que la démonstration morale est toujours aléatoire, les circonstances variant à l’infini et ne permettant donc pas une enquête suffisante, à moins d’un long espace de temps et d’une application continue, inaccessible au plus grand nombre.

La promptitude d’esprit en usage ici est celle qui nous met en étal de juger par nous-même, es abrupto. comme jugent les gens rassis, ceux dont nous utilisions l’expérience.

La raison déductive a aussi sa place dans un ordre de choses où constamment on passe des principes généraux de la conduite à des conclusions plus ou moins lointaines, toujours difficiles à y rattacher, et incertaines.

La providence ou faculté de prévoir et de disposer l’avenir est tellement nécessaire ii la prudence qu’il coïncide en quelque sorte avec elle (prudens, providens, procul videns). Tout le rôle de la prudence est en effet relatif aux futurs contingents, le nécessaire échappant à nos décisions, contrairement à ce qui a lieu pour la providence divine, et le passé tournant à la nécessité en ce que, une fois posé, il ne peut plus ne pas être. La faculté providentielle de l’âme est donc ici le principal ; le conseil, le jugement, l’imperium en dépendent ; tout le reste y tend et y trouve sa raison d’être, moyennant quoi on pourra dire, en morale comme en politique : Gouverner, c’est prévoir.

La circonspection est une faculté d’attention à l’égard des circonstances qui peuvent influer sur nos décisions pratiques. Par exemple, « donner des signes d’amitié à quelqu’un parait utile en soi pour provoquer de sa part des sentiments semblables ; mais si ce quelqu’un est orgueilleux, s’il nous soupçonne d’adulation, là n’est plus la conduite convenable ».

La vigilance fait que l’homme prudent ne se laisse pas prendre aux apparences trompeuses que présentent souvent les objets de l’action, les mouvantes réalités où se débat l’homme moral offrant un mélange de vrai et de faux, de bien et de mal où il est difficile de se reconnaître. « Ici-bas, le bien est sans cesse exposé aux pièges du mal ; le mal prend la figure du bien. Il faut donc que l’homme prudent tende au bien de manière à éviter le mal. » C’est ce que tente sa vigilance.

Il est sans doute qu’on sera mis fort souvent en défaut, une infinité de maux menaçant toujours nos vies. Mais il appartient au sage, après avoir prudemment écarté ce qui dépend de la prudence, de se soumettre, d’abord, à l’inévitable, puis de se mettre en état de défense par un établissement de sa vie qui réduise au minimum le dommage.

9 — Les sous-espèces de la prudence, qui sont, selon saint Thomas, la prudence royale, la prudence politique, la prudence domestique et la prudence militaire sont objets de sociologie.

Quant aux annexes attribuées à la prudence, elles ont pour rôle de parfaire le conseil et le jugement, la prudence proprement dite étant relative à l’imperium comme à son acte principal.

Ce sont : le don de conseil (eubulia, εύβουλία), le bon sens (synesis, ςύνεςις) et. pour élever celui-ci à la hauteur de circonstances délicates, un sens de l’exception nécessaire que saint Thomas appelle gnome (γνώμη), empruntant ces trois mots à Aristote.

Si l’on distingue le don de conseil du bon sens relatif au jugement, c’est que certains sont prompts à agiter un problème moral, qui sont moins aptes à le résoudre. Une certaine vivacité d’imagination leur vient en aide dans le premier cas ; elle les abandonne dans l’autre, où une sensibilité générale bien, équilibrée (sensus communis) doit soutenir l’intelligence.

Si, d’autre part, on exige deux sous-vertus pour procurer le bon jugement, c’est que les circonstances du jugement ne sont pas toujours de même ordre. De même que le jugement scientifique et le jugement philosophique différent, parce que leurs principes sont d’un ordre différent : ainsi en est-il dans les jugements pratiques. Certains d’entre eux ne font appel qu’aux données courantes, et leurs solutions sont faciles. Mais il estdes cas où les données courantes ne peuvent pas être obéies. Des intérêts supérieurs survenant, il y a lien de corriger les solutions immédiates pour les mettre en harmonie avec les lois les plus élevées de la moralité.

Ainsi, selon l’exemple classique invoqué si souvent, il est de règle de rendre un dépôt, et la prudence commune le proclame ; mais il est telles circonstances où l’intérêt privé ou public exige qu’il n’eu soit rien, et le jugement est alors plus délicat de beaucoup. Il en est comme dans la nature, où la génération normale s’explique par les caractères connus des engendrants ; où les anomalies ne peuvent s’expliquer que par un appel toujours aléatoire aux phénomènes les plus généraux de la nature.

SOURCE

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