1896 : Léon Ollé-Laprune : Voir clair, juger, conclure

Léon Ollé-Laprune, De la virilité intellectuelle, 20 août 1896, Facultés catholiques de Lyon, Unions de la Paix sociale

DE LA VIRILITÉ INTELLECTUELLE

(Introduction – Georges Goyau)

Nous devons à l’obligeante permission de la librairie Belin la faculté de reproduire ici ce discours, maintenu d’ailleurs sur le catalogue de cette maison. Il fut prononcé à Lyon le 20 mars 1896, sur la demande des Unions de la Paix sociale et dans un local mis à leur disposition par les Facultés catholiques.

Dès 1865, M. Ollé-Laprune, professeur de philosophie au Lycée de Douai, esquissait une théorie de la « virilité » dans un discours prononcé à la distribution’ des prix. « L’homme, disait-il, n’a tout son prix que si, par l’effort constant de sa libre volonté, il a fait en soi oeuvre propre et personnelle. Autrement ce n’est jamais qu’un enfant : on peut admirer en lui les dons de la nature, on ne l’estime pas lui-même. La virilité vraie n’est pas là où tout se fait d’instinct; la virilité de l’intelligence, la virilité du coeur commence avec le premier effort tenté pour soustraire à la mobilité du caprice et des circonstances la pensée et le sentiment; elle s’accroît à mesure que l’effort est plus intense et plus efficace; elle s’achève le jour où la volonté, à force de labeurs et de luttes, a enfin établi dans l’âme bien réglée le règne de la justice et de la vérité. » Le discours de Lyon : « De la virilité intellectuelle », est comme le commentaire de cette définition, et il en épuise la riche substance.

MONSEIGNEUR 1,

MESDAMES ET MESSIEURS,

JEUNES GENS,

Deux choses m’ont déterminé à venir au milieu de vous : le prestige de cette grande cité où l’on me faisait l’honneur de m’appeler et les circonstances au milieu desquelles cet appel m’était fait.

Un jour, l’infatigable, le dévoué secrétaire des Unions de la paix sociale, M. Alexis Delaire, me dit : « L’an dernier, vous avez pris part aux efforts tentés à Paris pour combattre les erreurs sociales et pour proclamer les nécessaires, les essentielles vérités : cette année, soyez à Lyon le propagateur des mêmes doctrines. » Et bientôt, M. Beaune, le respecté et aimé doyen de votre Faculté libre de droit, président d’honneur des Unions de la paix sociale du Sud-Est, m’écrivait des lettres pressantes. Et enfin, l’éminent recteur de vos Facultés catholiques, Mgr Dadolle, m’adressait son invitation. Des lettres de M. Beaune, de l’invitation de Mgr Dadolle, je ne perdrai pas le souvenir : de quels termes, trop flatteurs assurément, ne se servaient-ils pas, et, tout à l’heure, que ne m’a pas dit M. Beaune? c’est trop flatteur, mais c’est si cordial, que je ne sais que m’émouvoir et remercier.

Comité de défense et progrès social, Unions de la paix sociale, Facultés libres catholiques : qu’est-ce à dire, Messieurs, sinon la plus significative et la plus heureuse réunion de ce dont nous avons le plus besoin: je veux dire l’énergie de l’initiative individuelle, la libre association et l’accord de toutes les intelligences sensées et droites, de toutes les volontés honnêtes et bonnes, sans esprit de parti, sans rien qui rappelle ou qui sente la coterie, les vues étroites et mesquines, les défiances injustes, les passions exclusives ?

J’ai donc répondu : Je viendrai; et me voici au milieu de vous, très reconnaissant et de l’appel et de l’accueil. S’il est vrai que votre existence, Messieurs des Facultés catholiques, est une liberté, et que ma présence au milieu de vous en soit, à sa manière, une autre, et si toute déclaration et tout usage d’une liberté légitime est chose bonne, excellente, hautement opportune, comment ne me féliciterais-je pas d’être ce soir au milieu de vous? D’autre part, s’il se rencontre ici des hommes venus de points différents, mais tous dévoués aux mêmes causes, c’est-à-dire à la cause de la civilisation chrétienne et à la cause de la noble et bien-aimée patrie française, et si tout rapprochement effectif entre des hommes de sens droit et des hommes de droite volonté est chose bonne, excellente, hautement opportune, pourquoi, à ce titre encore, ne serais-je pas heureux d’être au milieu de vous?

C’est donc comme une fête de paix et de liberté qui se célèbre dans cette salle 2, et cela se passe à Lyon : Lyon, avec ses grands fleuves, et Fourvière ! Lyon, avec son glorieux passé et ses traditions nobles ! Lyon, avec sa couronne d’hommes illustres en tous genres!… Je ne puis pas saluer Lyon sans une émotion respectueuse…

Et je m’y sens à l’aise, Messieurs, car j’y ai des amis : j’en ai de nouveaux, ceux qui m’appellent ce soir, et d’anciens et de toutes sortes. Je compte dans cette ville des amis qui sont, comme moi, sortis de cette grande et chère Ecole normale supérieure, où j’ai la joie et l’honneur d’enseigner depuis vingt années; j’en ai dans ces Facultés libres et catholiques; j’en ai dans les Facultés de l’Etat; j’en ai au Lycée de Lyon; j’en ai dans le monde des affaires, dans le monde de l’industrie, dans tous les mondes dont se compose la société lyonnaise.

Et j’en ai, Messieurs, parmi vos glorieux morts : Victor de Laprade, Heinrich, avec qui j’ai eu d’inoubliables relations, et un autre, que je n’ai point connu personnellement, mais dont je connais la famille intime et dont les écrits me sont si familiers, qu’il me semble que je l’ai connu moi-même : Frédéric Ozanam !…

Victor de Laprade, Heinrich, Frédéric Ozanam, pour ne citer que ces trois noms, laissez-moi,Messieurs, me placer sous leur tutélaire patronage.

Monseigneur, vous avez voulu assister à cette conférence : recevez, avec mon très respectueux hommage, mon très respectueux remerciement. C’est pour moi un honneur dont je sens le prix de parler en présence, sous les auspices de l’archevêque primat de Lyon.

Vous savez, Messieurs, le sujet que je me propose de traiter ce soir : je veux vous parler de la virilité intellectuelle. Je parle dans une ville féconde en hommes, parens magna virum, et en un temps où, plus que jamais, il nous faut des hommes : remarquez bien, je ne dis pas un homme, qui nous dispense de vouloir, d’agir, de lutter : je dis des hommes. Et je parle à des jeunes gens qui sont à la veille de devenir des hommes, et dont plusieurs sont déjà des hommes : je m’adresse à cette belle jeunesse lyonnaise. On m’avait dit d’avance ce qu’elle était : jeunesse recueillie, ardente, très sérieuse, très généreuse; je vois qu’on m’avait dit vrai. Eh bien, il n’est peut-être pas inutile de nous entretenir quelques instants de la virilité, de nous demander ce qu’est la virilité, en quoi elle consiste, à quels caractères on la reconnaît, et de rechercher ce que notre temps réclame particulièrement de vous, ce qu’il faut faire dans ce temps présent pour être vraiment des hommes ; et je me bornerai à la virilité de l’intelligence : le sujet est déjà assez vaste et assez riche en conséquences.

Messieurs, l’âge viril est atteint quand l’être humain est parvenu à son juste développement : il pourra grandir en excellence, mais il a la taille qu’il ne dépassera plus ; sa croissance est finie. Il a la possession, la jouissance de toutes les capacités et de toutes les ressources qui sont dans sa nature. Il a alors de quoi pourvoir lui-même à sa subsistance ; il a de quoi se maintenir dans l’existence, parce qu’il est capable de se défendre contre ses ennemis et de lutter contre les obstacles ; il est capable de s’étendre et de s’agrandir, il peut faire des acquisitions et des conquêtes; et, enfin, parce qu’il a la vie pleine, il peut propager la vie, il peut produire la vie. Et voilà, Messieurs, en quelques mots, les caractères de là virilité.

Et, si cela est vrai dans l’ordre physique, cela est vrai dans tous les autres ordres. L’homme qui a atteint l’âge viril est capable de se conduire tout seul ; il est capable de lutter, de s’étendre ; il est capable d’avoir autour de lui une action qui elle-même suscite la vie. Dans l’ordre intellectuel proprement dit, que sera la virilité?

D’abord, Messieurs, au moment où l’on devient homme, il faut penser par soi-même. Oh ! que c’est difficile et qu’il y a ici un danger!… Penser par soi-même… La première fois que le jeune homme aune pensée qu’il croit sienne, il demeure ravi, et il l’admire, et tout le reste risque d’être bientôt pour lui comme non avenu ; c’est un enchantement, c’est un éblouissement : quelques esprits faibles n’en savent pas revenir. Mais s’il y a du danger dans cet apprentissage de la pensée virile, c’est un apprentissage nécessaire. Oui, jeunes gens, vous êtes à cet âge, où, pour rappeler la belle parole de Malebranche, « un flambeau paraît plus grand qu’une étoile ». Ce petit flambeau, vous pouvez l’allumer vous-mêmes par vos labeurs intellectuels, et, comme il vous semble bien vôtre, vous êtes exposés à le croire plus grand qu’une étoile. C’est dangereux, encore une fois, mais il est nécessaire de traverser celle épreuve : si vous avez l’air de vouloir l’éviter, de fuir, prenez garde, vous ne serez jamais des hommes.

En voici, Messieurs, la profonde raison. Laissez-moi emprunter à un grand philosophe qui a été en même temps un grand théologien, à saint Thomas d’Aquin, la belle formule que voici, qui va vous aider à comprendre ma pensée.

Saint Thomas remarque que « la créature raisonnable a ce privilège d’avoir une sorte d’empire sur elle-même : elle est maîtresse d’elle-même : creatura rationalis habet dominium sui. Tandis que les autres créatures, celles qui ne sont pas raisonnables, sont poussées et, si l’on ose dire, agies dans le sens de leur propre opération plutôt qu’elles n’agissent elles-mêmes : ad opera propria aguntur magis quam agunt : la créature raisonnable, elle, se porte, se pousse, j’allais dire s’agit elle-même librement pour aller à son opération propre : libere se agens ad operationem 3 ».

En passant, Messieurs, remarquons la beauté de ces formules latines. Qu’elles disent bien, avec une précision vigoureuse, que l’être raisonnable, étant tel, est par cela même, maître de soi, vraiment libre! Or, comme dit saint Thomas, « l’être qui est libre est celui qui est cause de soi : liber enim est qui est causa sui ». Messieurs, dans toute la rigueur du terme, cela n’est vrai que de Dieu. Il n’y a que de Dieu dont on puisse dire qu’il ne doit rien à personne. A Dieu seul appartient celte souveraine liberté, qui, en lui, se confond avec l’indépendance souveraine. Mais Dieu a voulu que la créature raisonnable lui fût semblable par le privilège du libre arbitre, et qu’ainsi elle se fit pour ainsi dire elle-même par sa liberté 4. Nous naissons sans y être pour rien ; nous trouvons en nous une foule de choses qui sont en nous sans nous. Et Dieu a voulu qu’il y eût quelque chose, avec son aide bien entendu, quelque chose qui, d’une certaine manière, fût par nous. Voilà pourquoi nous ne serons pas des hommes, nous ne serons pas dans l’ordre que Dieu veut, si nous ne savons pas, d’une certaine manière, penser par nous-mêmes. Mais penser par soi-même, ce n’est pas se réduire à soi, s’isoler en soi, ce n’est pas prétendre se passer de Dieu et des hommes ! Non, non, ce n’est pas cela.

Penser par soi-même, c’est accepter les données de la connaissance, car nous ne pouvons rien, rien, sans ce don de Dieu ; nous ne pouvons rien sans notre nature, qui est, à sa manière, un don de Dieu ; nous ne pouvons rien sans la vue et le contact des choses, sans le commerce avec nos semblables : nous devons donc recevoir. Mais, une fois que nous avons reçu, ou plutôt, recevant sans cesse, sans cesse nous devons agir et opérer.

Penser par soi-même, dans le sens que je viens de dire, voilà donc le premier caractère de la virilité intellectuelle.

Et alors, Messieurs, le jeune homme qui a commencé à penser par lui-même va faire un premier essai de ses forces vives; il va en faire un premier emploi, en se défendant. Guizot appelle certains auteurs et certains livres des « malfaiteurs intellectuels ». Contre ces malfaiteurs, il faut se défendre, et le moyen, c’est l’attention vigilante, l’attention armée. Ah ! ne pratiquez pas dans l’ordre de l’intelligence le laissez faire, le laissez passer. Non, devant les ouvrages qui se présentent à vous, de quelques noms qu’ils soient signés, gardez votre liberté, car vous êtes des hommes ou vous êtes destinés à être des hommes. Sachez regarder en face ce livre, qui est peut-être effrayant, qui est peut-être formidable par le nom qu’il porte, par l’appareil des raisonnements et des arguments, ou encore, par les charmes, par la fascination qu’il peut exercer sur vous. 

Défendez-vous, Messieurs; sachez, quand il le faut, livrer des batailles en règle : je veux dire qu’avec certains livres, il faut savoir user d’une attention qui est un travail, il faut savoir faire un examen qui est un labeur. Il faut savoir chercher la pensée maîtresse et savoir trouver dans cette pensée la première origine des erreurs dont le livre abonde. On ne devient pas, on ne demeure pas un homme, dans l’ordre intellectuel, si l’on ne sait livrer des batailles.

Mais on n’a pas toujours affaire à quelque ouvrage considérable, et on n’a pas toujours lieu de faire la guerre en grand ; du moins on a toujours lieu d’être sur ses gardes, car il y a toujours autour de nous une infinité d’ennemis intellectuels, répandus dans l’atmosphère des idées.

Laissez-moi ici vous parler un instant de ce que je nommerai l’usage des formules. Dans les formules se renferme et s’exprime la pensée. Il en est qui font fortune : ce n’est pas un mal, c’est une nécessité, et ce peut être un bien. Mais de quelle attention ne faut-il pas savoir user en présence de ces formules, de ces mots et de ces combinaisons de mots qui sont répandus dans l’atmosphère intellectuelle! Il y a des formules qui sont décidément et manifestement fausses, et, celles-là, il faut savoir les déclarer fausses et les briser. Aujourd’hui, ce n’est pas la mode : devant la formule fausse, on s’arrête, on use de retenue, et on craint de dire à l’erreur : Tu es l’erreur. Non, ce n’est pas l’erreur, ce n’est pas la vérité non plus;… et l’on demeure en suspens.

Messieurs, quand la formule est manifestement fausse, dites : C’est faux, et brisez la formule fausse. Mais, en la brisant, usez néanmoins de précautions : je ne parle pas seulement de précautions à l’égard des auteurs des formules, lesquels auteurs peuvent mériter l’indulgence, mais je parle de précautions à l’égard de cette « âme de vérité », si je puis dire, qui est contenue dans la formule fausse, qui y est en souffrance et qu’il s’agit, par cette opération qui s’appelle la réflexion, d’extraire, de dégager, d’affranchir et de faire apparaître et resplendir au grand jour, en pleine lumière.

Vous savez combien, à l’heure qu’il est, le socialisme est en honneur ; or, la formule qui est manifestement socialiste est manifestement fausse : sachez donc le dire. Mais, en brisant la formule socialiste, qui est fausse, usez pourtant de précautions. A l’égard de quoi ? A l’égard, Messieurs, de ce que j’appelais tout à l’heure l’âme de vérité qui est contenue dans cette formule, et sans laquelle cette formule ne se soutiendrait pas un seul instant. Car, enfin, toute erreur, il y a longtemps qu’on l’a dit, « toute erreur n’est qu’une vérité dont on abuse». Et, Messieurs, c’est de cette vérité que l’erreur tient son apparence; c’est cette vérité qui fait que l’erreur a quelque consistance et qu’elle nous séduit. Le meilleur moyen de réfuter l’erreur, c’est donc de montrer qu’elle est l’abus d’une vérité; et, quand vous aurez ôté à l’erreur cette vérité, l’erreur tombera d’elle-même.

Lors donc que vous avez affaire au socialisme, si vous vous contentez de crier : Au feu ! — ou : Sus à l’ennemi! vous ne ferez pas grand’chose, vous laisserez au socialisme ses armes, ce qui fera très bien son affaire, car, malgré vos cris, il y a toujours au fond certaines vérités dont il est l’abus : il y a des misères criantes ; il y a des inégalités iniques, et il y a des revendications légitimes. C’est là la part de vérité. Prenez-la donc à votre compte; prenez ces vérités, mettez-les dans toute leur lumière, sans peur, et alors, combien ne serez-vous pas forts pour briser la formule erronée, pour réfuter l’erreur socialiste !

Il y a, Messieurs, des formules qui sont simplement vagues ou, si vous le voulez, suspectes. Sachez dire qu’elles sont vagues, et tâchez de les éclaircir. Si elles sont vagues, ne vous complaisez pas dans ce vague, qui est fort dangereux : le brouillard n’est pas bon pour l’intelligence, et, comme disait Malebranche, « rien n’est plus sûr que la lumière ».

Ces formules suspectes, je m’attarderais trop, Messieurs, si je voulais en faire la liste. Il y a des mots qui sont sur toutes les lèvres : on dit pour se débarrasser d’un homme : C’est un mystique ! — ou bien : C’est un clérical! Au siècle dernier, un homme dans un certain milieu, dans un milieu analogue à celui où nous sommes, eût été perdu si on avait pu lui dire : Vous êtes un philosophe… Aujourd’hui, dans un autre milieu, un homme serait forcément perdu si on lui disait : Vous êtes un théologien. Rien de plus vague que ces mots et ces formules, dont le sens change au gré des passions, où chacun met ce qu’il veut, et que tous répètent sans que personne se demande jamais sérieusement ce que cela veut dire au juste. On semble classer, étiqueter les hommes et les choses, et l’étiquette ne répond à aucune idée nette.

Devant ces formules vagues, et, par cela même, suspectes, celui qui veut penser virilement doit s’arrêter et faire effort pour préciser. Il doit se résoudre à n’en laisser passer aucune qu’il n’examine et ne contrôle. Alors il verra que, parmi elles, il en est que décidément il faut oser ne pas employer; on en a fait trop mauvais usage, et l’erreur les a comme accaparées sans retour… En voici un exemple : ce mot libre pensée est très beau. N’est-ce pas Jésus-Christ lui-même qui a dit : « La vérité vous rendra libres? » C’est dans l’Evangile. Mais, que voulez-vous ? les mots ont leur fortune. Habent sua fata libelli. Vous ne pourrez pas aller contre l’usage, et vous ne pourrez pas faire que le mot libre pensée prenne pour vous, chrétiens, un sens acceptable. Vous pouvez, vous devez dire qu’il faut penser librement ; vous ne pouvez pas recommander la libre pensée. Voilà, entre beaucoup d’autres, un exemple de formule et de mot qu’il faut savoir ne pas employer.

Il y en a d’autres qu’il faut savoir employer quand môme. Par exemple, il ne faut pas avoir peur du mot liberté, ni du mot justice, ni du mot science. S’il le faut, expliquez-vous, en les employant, et montrez comment vous donnez et comment il faut donner à ces mots leur sens vrai, leur sens profond, leur sens plein, qui est en même temps leur sens naturel. Mais ne renoncez pas à les employer, car ces sortes de timidités font plutôt l’affaire de ceux que vous prétendez combattre; si vous leur abandonnez ces mots, ils les accapareront, et, comme seuls ils en feront usage, ils donneront à penser que seuls ils en peuvent et doivent user. De braves et nobles mots auront, par votre faute, comme passé à l’ennemi.

Enfin, il y a d’autres formules qui sont bonnes ; et de celles-là encore je vous dis : Sachez en user virilement. Le danger de la formule, même quand elle est bonne, c’est ce que j’appellerai la littéralité. En s’enfermant dans la lettre, on risquer d’y croupir et d’y périr. Il faut se renouveler sans cesse ; il faut devant la formule, même bonne, savoir user de son esprit. Et je dis cela, Messieurs, même des formules infiniment vénérables de nos dogmes. Nos dogmes, grâce à Dieu, sont enfermés dans des définitions. Il y a des formules qui marquent les frontières. Et quelles frontières? celles de la vérité? Non, la vérité n’a pas de frontières ; dire qu’on la délimite, c’est se servir d’une expression équivoque. La vérité elle-même n’a pas de frontières: nos formules définissantes ont pour objet de préserver de l’erreur, non de borner la vérité ; ce sont des parapets, des garde-fous ou, si vous voulez, des haies protectrices, mais elles ne barrent jamais la route, car la vérité en elle-même est inépuisable, et jamais nous n’aurons fini de la scruter.

Nos formules, donc, nous devons y tenir, car ce sont elles qui assurent notre marche. Avec nos formules dogmatiques, nous sommes sûrs de ne pas tomber, ni à droite, ni à gauche ; nous sommes sûrs de ne pas dévier ; mais nous ne sommes pas figés, paralysés, cloués sur place. Au contraire, nous devons avancer dans la vérité, car la vérité s’ouvre devant nous, infinie, inépuisable, parce qu’elle est la vérité, la vérité divine, la vérité éternelle.

Messieurs, il reste encore autre chose à faire pour user virilement de son esprit : il faut étendre ses connaissances ; il faut faire des acquisitions, s’initier aux sciences, aux sciences de la nature, quand on le peut, aux sciences historiques, aux sciences sociales. Il faut savoir sa religion (comme on disait autrefois), — et ce n’est pas si commun que cela. Il faut, dans chaque chose dont on parle, tâcher de savoir ce que l’on dit… Ceci encore a l’air bien peu de chose, mais c’est très considérable, et ce n’est pas non plus chose très commune.

La compétence et l’autorité qui sort de la compétence… Oh! je ne saurais trop, jeunes gens, vous recommander cela. Par exemple, dans les questions sociales qui sont à l’ordre du jour, et dont je me garderai bien de détourner votre attention, tout au contraire, — je vous supplierai d’acquérir de la compétence. Ne parlez pas de ces choses en l’air; ne croyez pas qu’on puisse en avoir une sorte de science infuse. On ne peut acquérir aucune science que par un rude labeur, et la science des choses sociales n’échappe pas à cette condition.

Voyez-vous, Messieurs, il n’y a que deux choses que Dieu mette sous nos yeux et comme entre nos mains, sans que nous ayons rien à faire pour nous les procurer : ce sont d’abord certaines vérités indispensables dont l’humanité vit, et encore faut-il les regarder et comme les manier pour en bien vivre. Et, ensuite ou en même temps, il y a les faits qui nous crèvent les yeux. A la lumière des hauts principes et à l’aide des faits patiemment observés, il nous faut établir ces généralités secondaires qui, en chaque ordre de choses donné, en constituent la science; c’est nous qui devons, à force d’attention, à force d’observations, à force de réflexions, découvrir les rapports des choses, les lois des phénomènes, les vérités dérivées propres à chaque ordre de connaissances. Et, cela étant vrai de toute science, de la science sociale comme de toutes les autres, il importe là surtout, peut-être, de ne pas l’oublier.

Enfin, Messieurs, quand l’esprit est formé, quand il est armé, quand il est prémuni contre les dangers qui peuvent l’assaillir; quand il est bien pourvu, bien muni de connaissances solides, il lui reste à exercer sur les autres esprits une certaine action. C’est le dernier signe et le dernier effet de la virilité. Et, Messieurs, de même que, dans l’ordre physique, c’est le voeu de la nature que le vivant qui transmet la vie la transmette saine et forte, de même le jour où, intellectuellement, vous vous sentirez on état de répandre la vie que vous portez en vous, vous êtes, songez-y bien et prenez-y garde, vous êtes tenus de ne répandre, de ne propager qu’une vie saine et vigoureuse : je veux dire des idées justes, des idées fortes, des idées formes et raffermissantes.

Et, de plus, Messieurs, c’est le voeu de la nature que, quand l’être vivant est on état de donner la vie, ce soit vraiment la vie qu’il donne, et que ce soient, non des simulacres d’êtres, non des semblants d’êtres qui arrivent à la lumière du jour, mais des êtres réellement vivants eux-mêmes et destinés à vivre eux-mêmes, à leur tour, d’une vie propre. De même, quand vous vous sentez en état de répandre quelques idées, tâchez,

Messieurs, de vous souvenir que vous devez susciter des esprits actifs et agissants, et non vous substituera eux; vous n’avez pas le droit d’asservir les autres à votre pensée, car, dans l’ordre de l’intelligence, il n’y a qu’un Maître, et c’est celui-là ! (L’orateur montre le crucifix placé au-dessus de sa tète.) Personne n’a le droit de pétrir une intelligence à sa guise, ni de la façonner selon ses petites recettes, ni de prétendre penser en quelque sorte pour elle et la faire penser de tout point comme on pense soi-même. Personne n’a le droit de se faire le dominateur de l’esprit des autres; mais tout le monde a le devoir, dans sa sphère, petite ou grande, de répandre autour de soi la vie intellectuelle, de susciter des esprits qui vivent eux-mêmes d’une vie, comme je le disais tout à l’heure, saine et forte, et d’une vie qui leur soit propre, en un mot, d’une vie pleine.

II

Messieurs, il nous reste à examiner ce que notre temps réclame particulièrement de nous et ce qu’un jeune homme qui pense en homme doit faire dans le temps présent.

Si nous pensons virilement, nous aurons, je crois, trois qualités : nous saurons voir clair, nous saurons juger, et nous saurons conclure.

Voir clair, ce n’est pas facile; juger, c’est-à-dire, comme disait Bossuet, « prononcer au-dedans de soi sur le vrai et le faux », c’est peut-être plus difficile encore; conclure, il paraît que, pour certains esprits, c’est la chose la plus malaisée du monde : même quand les prémisses sont là, qui appellent, qui réclament, qui imposent la conclusion, on ne peut pas se décider à conclure. Mais, Messieurs, il faut savoir oser ce que tant d’hommes n’ont pas le courage de faire : voir clair, juger et conclure. Car, enfin, suivant le mot d’un Lyonnais, que je ne nommerai pas, parce qu’il est vivant et présent 5, on ne peut pas

Dans une sombre nuit faire la traversée.

La traversée de la vie, il faut la faire, non dans une sombre nuit, mais à la clarté du jour, autant que possible, et avec une énergie virile.

Eh bien ! ces qualités que je viens de vous rappeler : voir clair, juger et conclure, ce sont, Messieurs, les qualités qui nous manquent le plus; en d’autres termes, la virilité intellectuelle est d’autant plus souhaitable dans le temps présent que dans le temps présent elle manque davantage. Mais j’ajoute immédiatement que jamais elle ne fut plus nécessaire, et en voici la raison :

Il y a des époques paisibles, tranquilles, qu’on pourrait dire assises : le dix-septième siècle, dans sa seconde moitié, pourrait, de loin du moins, en fournir un exemple. Alors, Messieurs, on peut se laisser vivre, alors on peut se dire que ceux qui ont l’autorité sont chargés de nous faire vivre, mais, dans le temps où nous sommes, il faut faire ses affaires soi-même.

Montalembert a dit cette belle parole : « Il ne faut pas qu’on puisse nous soupçonner de ne pas accepter les conditions d’une époque militante… » C’est beau, Messieurs, répétons ces fortes paroles et achevons le passage : « Il ne faut pas qu’on puisse nous soupçonner de ne pas accepter les conditions d’une époque militante, ni de sacrifier les nécessités urgentes des temps actuels à des chimères, à des regrets, même les plus naturels et les plus honorables, ni surtout de vouloir ramener le monde, directement ou indirectement, à un passé éteint sans retour 6. »

Or, Messieurs, ce serait ramener le monde à ce passé éteint sans retour que prétendre se dispenser d’agir et de lutter. Dans le temps où nous sommes, il n’y a point de possession qui ne doive être pour nous, et par notre labeur, une conquête. Cela est vrai dans tous les ordres de choses. Vous êtes né, je suppose, avec un grand nom, vous possédez une grande et belle fortune, vous avez, par votre naissance, une belle situation dans le monde : vous ne ferez rien de cela, si cela, par votre labeur propre, ne devient pas entre vos mains comme une conquête. Et, si vous avez eu le bonheur de recevoir dans votre famille une de ces éducations viriles dont le fruit ne se perd jamais, sachez encore que ce don incomparable, il faut qu’il devienne, par votre labeur propre, une conquête.

Et je dirai cela de la foi elle-même : alors même (cela devient rare, mais cela existe pourtant), alors même qu’un homme traverserait la vie sans jamais avoir vu ni senti sa foi de chrétien entamée, il serait encore vrai de dire de cet homme que cette foi, qui est si bien assurée, est pourtant une conquête, car il lui faut la défendre contre toutes sortes d’ennemis, ennemis extérieurs, ennemis intérieurs, pour la maintenir solide et rayonnante.

Acceptez donc votre temps tel qu’il est, Messieurs, c’est faire la volonté de Dieu.

Les chrétiens ont quelquefois abusé de ce que j’aime à appeler la littérature gémissante : prenons notre temps tel qu’il est, tel que l’histoire l’a fait. Et l’histoire, il ne s’agit pas de la défaire et de la refaire, mais bien de tirer le meilleur parti possible des données que nous avons entre les mains. Prenons notre temps tel qu’il est, et d’abord tâchons de bien savoir ce qu’il est.

Messieurs, il me semble que, vous et moi, nous appartenons… comment dirai-je?… à une minorité.

Et, cette minorité, comment vais-je la nommer?… réactionnaire?… Non, parce que, Messieurs, ce mot est mal porté; ensuite pour une seconde raison, et c’est la vraie, il ne s’agit pas de réaction. Vous appellerai-je des conservateurs?… C’est un mot un peu démodé, et je reconnais qu’il a quelques défauts; laissons-le. Je ne suis pas très habile à forger des formules; je ne vais pas trouver un de ces mots retentissants propres à faire fortune, mais je dirai tout modestement que, vous et moi, Messieurs, et vous, jeunes gens qui m’écoutez, nous sommes des hommes ayant des principes.

Qu’est-ce que c’est que d’avoir des principes ? Avoir des principes, c’est estimer que la raison d’abord nous a été donnée par Dieu pour nous gouverner, et qu’en un sens très vrai, elle doit gouverner, non pas seulement les individus, mais encore les nations.

C’est ajouter que les vérités éternelles sont les vraies règles selon lesquelles doivent se faire et refaire sans cesse les esprits et les âmes, et auxquelles doivent se conformer sans cesse les individus et les nations.

Et enfin, si aux principes de la raison, qu’il ne faut jamais perdre de vue, nous ajoutons les principes du Christianisme, avoir des principes, c’est estimer que la doctrine et la loi de Jésus-Christ ne nous ont pas été données en vain.

Ainsi, Messieurs, un homme de raison et un homme de foi ayant des principes, c’est un homme qui a la vue et la conviction que la raison et le Christianisme doivent régner dans le monde ; c’est un homme toujours prêt à répéter la grande parole de l’universelle prière, du Pater : « Que votre règne arrive. »

Nous sommes donc des hommes ayant des principes, et il faut reconnaître tout de suite que cela est antipathique à notre temps, et que notre temps n’aime pas les principes, n’aime pas les gens qui ont des principes, parce que ce sont des gens qui gênent. Eh bien, ce temps qui n’aime pas les principes et les gens qui en ont, qu’est-ce qu’il aime ?

Messieurs, il a trois passions.

Le premier objet de sa passion, c’est ce qu’il nomme la science; le second objet de sa passion, c’est, si je ne me trompe, la justice sociale; et le troisième objet de sa passion, c’est la liberté et la démocratie ou, si vous le voulez, la liberté démocratique. Voilà le triple objet de sa passion, et je vous assure que jusque-là je n’y vois aucun mal, ni vous non plus, je crois.

Mais voici que les choses vont se corrompre et dégénérer. La science ! on la considère surtout

comme affranchissant les esprits : c’est bien ; mais, pour affranchir les esprits, il faut leur donner des règles. On veut prendre l’affranchissement, la liberté et pas la règle, de sorte que voici une première dégénérescence, la passion de notre temps pour la science devient l’horreur de toute règle intellectuelle.

Et la passion pour la justice sociale?

Dans la justice, il y a le respect pour le droit d’autrui : cela, on le laisse un peu dans l’ombre, et on considère surtout le respect que les autres doivent avoir pour notre droit. Et, Messieurs, par une dégénérescence analogue à la première, la passion de la justice sociale devient l’horreur pour toute supériorité sociale; elle dégénère en licence, et elle devient je ne sais quel appétit de nivellement, je ne sais quelle soif d’égalité niveleuse.

Enfin, la passion pour la liberté et la démocratie dégénère à son tour et devient l’horreur pour toute autorité dans l’ordre politique : et alors, Messieurs, nous marchons, notre temps marche vers ce qui s’appelle dans le sens le plus vrai du mot, dans le sens étymologiquement vrai, l’anarchie.

Nous sommes des hommes de principes, et notre temps semble être anarchique, ce qui est absolument l’opposé. Il faut s’en rendre compte, il faut le voir, le bien voir et ne pas s’en troubler.

Je vous prie de remarquer que cette triple horreur pour toute autorité conduit très facilement à une triple tyrannie, et on n’est jamais plus près de succomber sous l’oppression tyrannique que lorsqu’on s’est livré davantage à la licence : c’est une vérité vieille comme le monde. Notre temps se met très volontiers sous le joug : dans l’ordre intellectuel, sous le joug des soi-disant savants ; dans l’ordre social, sous le joug des utopistes et des meneurs ; et dans l’ordre politique, sous le joug des politiciens.

Messieurs, je ne fais pas de politique, mais j’entends qu’il m’appartient de faire de la psychologie et de la morale, et, si cela touche à la politique d’une certaine manière, tant pis. J’ai appris de mes vieux maîtres, je veux dire les grands penseurs de l’antiquité; j’ai appris aussi de nos maîtres chrétiens, les Pères de l’Eglise et les grands écrivains de nos grands siècles ; j’ai appris de ceux dont j’ai prononcé les noms tout à l’heure, Montalembert et Ozanam ; j’ai appris que la littérature et la philosophie s’étiolent et périssent si elles ont peur du grand jour de la vie publique, si elles se désintéressent des grands intérêts humains. Non, je ne vous jette pas dans la politique et je ne suis on aucune manière moi-même un homme politique ; mais je prétends que nous ne devons pas, sous prétexte de littérature et de philosophie, ne jamais avoir un regard pour les graves questions, pour les questions vitales ; et, comme aime à le dire mon éminent collègue à l’Ecole normale, M. Brunetière, que deviendraient donc la littérature et la philosophie si toutes les grandes questions leur étaient interdites?

Tout ceci, Messieurs, c’est une simple parenthèse pour rassurer les timorés, s’il y en a ici; je reviens à mon sujet. Je dis que, notre temps ayant les caractères que je viens d’essayer de retracer, nous avons, si nous voulons être des hommes de pensée virile, un très simple mais très important et peu facile devoir : c’est d’abord d’approfondir ce que j’ai appelé tout à l’heure nos principes ; or, les approfondir, c’est tâcher de bien voir en quoi ils consistent et jusqu’où ils vont, de ne jamais les faire aller où ils ne vont pas, de ne pas leur prêter, par des caprices arbitraires, des exigences qu’ils ne renferment pas; mais aussi de les faire aller jusqu’où ils vont, de savoir au juste leur portée et de la leur donner tout entière, sans jamais les atténuer, sans jamais les diminuer : voilà pour les principes. Et puis, notre devoir, c’est encore de regarder notre temps et de l’approfondir, lui aussi, si l’on peut dire. Approfondissons ce que j’ai appelé tout à l’heure l’objet de sa triple passion. Si nous approfondissons l’objet de cette triple passion, nous verrons, Messieurs, que ni la science, ni la justice, ni la justice sociale, ni la liberté, ni la démocratie, n’ont en elles rien qui puisse ni qui doive nous faire peur ; nous trouverons plutôt que science, justice sociale et liberté, approfondies comme il faut, apparaissent comme ayant en soi de quoi ramener précisément à nos principes, et, de fait, que notre temps, au moins par intervalle, semble sentir qu’il faut revenir à ces principes eux-mêmes. Je ne ferai point cette démonstration, parce qu’il est très tard, mais je dirai un mot de la science, parce que c’est le sujet qui nous convient le mieux, et à vous et à moi. Eh bien, Messieurs, mettons-nous bien on présence de ce qu’on nomme la science, de ce qui est de la part de notre temps l’objet d’un culte passionné, que dirons-nous? Nous dirons d’abord que nous ne sommes pas contre la science : pourquoi serions-nous contre la science ? Et nous ajouterons que la science n’est pas contre nous. Nous ne sommes pas contre elle, elle n’est pas contre nous, et nous n’avons pas peur d’elle; mais nous n’avons pas non plus à lui faire la cour. Nous n’avons pas à redouter que ses découvertes et ses conclusions vraiment scientifiques ébranlent nos principes; mais nous ne devons pas attendre non plus de ses découvertes la certitude de nos principes : c’est d’un autre ordre.

J’ajoute que nous devons nous appliquer à la science quand nous le pouvons et de la manière que nous le pouvons. Nous devons nous dire qu’elle est un perfectionnement de l’esprit et qu’elle est une extension de l’intelligence de l’homme et de sa puissance sur la nature, que, par conséquent, elle est dans le sens de Dieu, elle est voulue par Dieu. Ainsi, non seulement nous n’avons rien à craindre de la science, mais nous devons aimer la science, la pratiquer à notre manière, dans notre sphère, tant que nous le pouvons, et nous devons surtout nous pénétrer du véritable esprit scientifique.

Quelquefois les chrétiens, les catholiques, s’emplissent la bouche de louanges à l’égard des méthodes scientifiques : il est bon de les prôner, mais les pratiquer vaut beaucoup mieux encore. Il faut les pratiquer tout de bon,avec toutes leurs exigences. J’aime à dire que les chrétiens doivent exceller en tout : ils doivent exceller dans le maniement de la science, dans la pratique des méthodes scientifiques les plus rigoureuses, les plus sévères, les plus ardues. Voilà ce que nous devons faire à l’égard de la science, et, lorsque nous aurons ainsi approfondi l’idée de la science, que trouverons-nous? Nous trouverons que, si nous aimons véritablement la science, nous devons avoir en horreur le joug des faux savants, la fausse science, la prétendue science qui n’est pas la science ; et alors nous remarquerons que notre temps n’est pas si éloigné que cela de penser comme nous.

Seulement les pauvres esprits sont comme affolés et vont un peu à la dérive. Quand on voit que la science est insuffisante, on dit du mal d’elle, et alors on se réfugie, vous savez bien cela, jeunes gens, vous qui faites votre philosophie ou qui venez de la faire, on se réfugie dans la foi. Jamais on n’a parlé davantage de foi que dans ce temps ; ce n’est pas la foi chrétienne la plupart du temps, c’est une foi morale, ou je ne sais quelle foi sans objet, qui est plutôt un espoir, un sentiment, un rêve; on se réfugie dans une sorte de fidéisme étrange et vague, parce qu’on n’a pas le courage de prendre la peine de juger et de conclure, parce qu’on ne sait ni ne veut user de sa raison. Ne tombez jamais dans ce défaut, et faites effort virilement pour vous garder de cette mollesse intellectuelle.

C’est une bonne chose, Messieurs, que notre siècle comprenne que la science est insuffisante, qu’elle ne suffit pas à tout; mais c’est une mauvaise chose, parce qu’on est déçu de certaines espérances qu’on avait fondées sur la science mal entendue, de se réfugier dans une foi vaporeuse, dans un fidéisme mortel pour la raison et mortel pour la vraie foi chrétienne.

Messieurs, tâchons donc d’avoir des idées nettes et des idées fermes; il le faut, si nous voulons être intellectuellement des hommes. Mais, si nous avons des idées nettes et fermes, allons-nous donc nous cantonner pour ainsi dire en nous-mêmes?… et ne présenter aux autres hommes que des faces hérissées?… Non, Messieurs, non. Et laissez-moi vous dire en finissant que je conçois que la vérité, précisément quand elle est nettement et fortement proclamée, est unissante, la vérité est élargissante, la vérité est conciliante ; mais, Messieurs, à une première condition, c’est qu’elle soit la vérité, la vérité avec ses arêtes vives, avec ses angles, s’il le faut, quand il s’agit de l’opposer à l’erreur; la vérité avec ses affirmations consistantes, vigoureuses, solides, robustes; la vérité immuable, oui, et intransigeante, étant intégrale, mais, par cela môme, attirante, pacifiante.

Vous me direz : Mais comment cela se peut-il faire?

Si, voulant penser virilement, nous nous attachons à n’avoir que des idées nettes et fermes, comment ne serons-nous pas intolérants et bientôt intolérables ?

La netteté de l’esprit, Messieurs, la vraie, je ne parle pas de la netteté de surface, je parle de la netteté profonde, qu’est-ce que c’est ? C’est la vérité mieux vue, c’est la vérité mieux possédée. Or quand, à force de netteté, on va pour ainsi dire jusqu’au bout de la vérité, savez-vous ce qu’on trouve? Un mur? Non, pas un mur, mais comme un point d’attache à une autre vérité que la première appelle et dont elle a besoin pour se compléter. Car enfin, nous sommes des esprits faibles, quelque effort que nous fassions pour être vraiment forts ; nous sommes des esprits faibles et des esprits dispersés ; nous ne voyons que des fragments de la vérité. Mais, quand nous possédons bien une vérité, Messieurs, ne croyez pas que nous allions nous y enfermer; tout au contraire, cette vérité que nous possédons bien nous pousse vers les autres vérités auxquelles nous ne pensions pas d’abord, et c’est ainsi que la vérité bien connue, la vérité ferme, la vérité nette, ne nous cantonne pas, ne nous renferme pas en nous, mais, au contraire, elle nous élargit, et elle prépare l’union entre les esprits. Sans doute, avec des idées nettes et fermes, nous saurons dire à l’erreur : Tu es l’erreur; mais, avec des idées nettes et formes, nous saurons aussi recueillir la moindre par celle de vérité que nous rencontrerons; nous aimerons la vérité découverte, déclarée par d’autres que nous et nos amis ; nous l’apercevrons et la saluerons dans les camps adverses; nous la reconnaîtrons même mêlée à des préjugés, à des erreurs. C’est ainsi que nous serons larges et conciliants de la bonne manière : prenant, ramassant avec respect la vérité, si défigurée qu’elle soit, sur les lèvres d’hommes qui n’en comprennent pas toute la portée, qui la limitent, qui la mutilent, qui en abusent de mille manières, nous la rétablirons en sa propre forme, et la compléterons : et peut-être aurons-nous la joie d’amener ceux mêmes qui ne pensent pas comme nous, à se corriger et à se compléter peu à peu eux-mêmes. Voilà comment la vérité est unissante, comment la vérité est pacifiante, mais à la condition, encore une fois, qu’elle soit d’abord la vérité bien nette, bien vigoureusement affirmée.

J’ai fini, Messieurs, je ne vous ai déjà que trop retenus : permettez-moi un souvenir, le souvenir d’une phrase d’un chroniqueur du moyen âge : elle est très belle, celte phrase, et dans un très beau latin; c’est un chroniqueur anonyme, je ne peux même pas vous livrer le nom de ce moine bénédictin. Il s’agit d’un saint qui a été évêque d’Autun. Permettez-moi une parenthèse : Autun!… Quand je prononce ce nom : Autun, je ne peux pas ne point penser à mon très vénéré ami le cardinal d’Autun, un normalien, un camarade d’Ecole, et l’homme que vous savez, et né à Lyon… Eh bien ! Messieurs, un de ses lointains prédécesseurs, Léodegaire, saint Léger, pour parler français, eut le malheur de déplaire à beaucoup de gens, si bien qu’il fut martyr ; et le chroniqueur, après avoir parlé de sa mort, de son martyre, écrit cette phrase : « La virilité de ce citoyen céleste : Virilitatem coelestis civis. » Je vais traduire un peu librement : « La virilité de cet homme, qui fut vraiment un citoyen, qu’on avait vu si occupé des affaires de son temps, qui fut vraiment un citoyen de la terre, un citoyen de la cité d’alors, mais avec des principes venant du ciel : Virilitatem coelestis civis. Eh bien ! la virilité de ce citoyen, qui était un homme céleste, le monde d’alors qui était vieux… (déjà, à ce qu’il parait…) mundus senescens, qui succombait sous le poids de ses vices (déjà!…) gravatus vitiis, ce monde si vieux, si vicieux, se trouva incapable de supporter la virilité de cet homme, non valuit sustinere. »

Oh ! Mesdames, laissez-moi reprendre cette phrase latine ; elle est si belle, et elle est d’un pauvre chroniqueur inconnu : Virilitatem coelestis civis mundus senescens, gravatus vitiis, non valuit sustinere.

Jeunes gens, je ne vous souhaite pas le martyre, mais je vous souhaite que votre virilité soit insupportable au monde vieillissant et succombant comme sous le poids des vices, qui est le monde de notre temps, et j’espère que cette virilité que ce monde ne pourra pas supporter amènera ce monde à se convertir et à vivre ; et c’est pour cela que je vous répète : Soyez des hommes.

Messieurs, pour finir, j’abandonne le langage de la prose, et j’emprunte à un de vos grands poètes, à Victor de Laprade, dont j’ai déjà prononcé le nom. ce viril conseil, cette virile exhortation, qui, ce me semble, terminera bien cette conférence. Il vient de dire qu’il y a des gens qui soupirent mollement, qui, au lieu de foi ferme et vivante, n’ont que de faux sentiments, et alors il s’écrie :

Dans l’affreux orage où nous sommes,

Il nous faut de plus mâles sauveurs;

Nous avons eu trop de rêveurs :

Soyez des hommes.

Notes

1Mgr. Coullié, archevêque de Lyon.

2La salle des écoles d’Ainay retenue pour la circonstance par les organisateurs de la réunion. 

3Summa contra gentes, L. III, ch. cxi et cxii. 

4« Il y a dans le Christianisme une idée qu’il importe de bien remarquer :

« C’est l’idée de liberté. Dieu est libre. Il crée. Il est bon. Bonté gratuite. Grâce.

« Aujourd’hui cela déconcerte les esprits entichés de déterminisme. 

« Aujourd’hui on admet volontiers que tout est mouvant,—point de vérité fixe, immuable, — point d’être en soi, —rien que des phénomènes et des relations, — mais ce mouvement est déterminé.

« Le Christianisme nous montre Dieu immuable et libre. Le changement est ramené à des règles  éternelles, transcendantes, à un principe réel transcendant, et ce principe est libre. »

(Extrait de notes manuscrites de M. Ollé-Laprune.) 

5M. Vignon, professeur honoraire de rhétorique du Lycée de Lyon, dans une pièce de vers intitulée : Le Doute. 

6Discours, t. III, discours prononcé au Congrès de Malines.   

SOURCE: Léon Ollé-Laprune, La Vitalité Chrétienne, Perrin et cie, Paris, 1901 (1ère édition)

French text corrected by Stefan Gigacz.