1270 : Thomas d’Aquin : Conseil, jugement, commande

ARTICLE 8 ─ Commander est-il l’acte principal de la prudence ?

Objections :

1. Il semble que non. En effet, commander se rapporte au bien qui est à faire. Mais S. Augustinattribue pour acte à la prudence de  » prévoir et éviter les embûches « . Donc commander n’est pas l’acte principal de la prudence.

2. Le Philosophe dit qu’  » il appartient au prudent de bien délibérer « . Mais délibérer et commander semblent être deux actes différents, comme il ressort de ce qu’on a dit précédemment. Donc l’acte principal de la prudence n’est pas de commander.

3. Commander ou donner un ordre semble appartenir à la volonté ; en effet cette puissance a pour objet la fin et elle met en mouvement les autres puissances de l’âme. Or la prudence n’est pas dans la volonté mais dans la raison. Donc l’acte de la prudence n’est pas de commander.

Cependant, le Philosophe dit que  » la prudence est impérative « .

Conclusion :

La prudence est la droite règle des actions à faire, on l’a dit plus haut. D’où il faut que l’acte principal de la prudence soit l’acte principal de la raison préposée à l’action. Celle-ci émet trois actes. Le premier est le conseil : il se rattache à l’invention, car délibérer c’est chercher, comme il a été établi antérieurement. Le deuxième acte est le jugement relatif à ce qu’on a trouvé, ce que fait la raison spéculative. Mais la raison pratique, ordonnée à l’oeuvre effective, va plus loin et son troisième acte est de commander ; cet acte-là consiste en ce qu’on applique à la réalisation le résultat du conseil et du jugement. Et parce que cet acte est plus proche de la fin de la raison pratique, il est l’acte principal de la raison pratique et par conséquent de la prudence. Et le signe en est que la perfection de l’art consiste dans le jugement, non dans le commandement. C’est pourquoi l’on tient pour meilleur artiste celui qui volontairement commet une faute en son art, comme ayant le jugement meilleur ; au contraire on tient pour moindre artiste celui qui commet une faute sans le faire exprès, ce qui semble provenir d’un jugement défectueux. Mais en prudence c’est l’inverse, dit Aristote. En effet, celui-là est davantage imprudent, qui commet une faute volontairement, en ce qu’il manque l’acte principal de la prudence qui est de commander ; celui-là l’est moins, qui commet une faute involontairement.

Solutions :

1. L’acte de commander s’étend au bien à accomplir et au mal à éviter. Et cependant  » prévoir et éviter les embûches  » n’est pas attribué par S. Augustin à la prudence au titre d’acte principal de cette vertu, mais parce que cet acte de la prudence ne demeure pas dans la patrie.

2. La bonne délibération est requise afin que ce qu’on a dûment trouvé soit appliqué à l’action. Et c’est pourquoi commander appartient à la prudence, qui est bonne conseillère.

3. Mouvoir, entendu absolument, appartient à la volonté. Mais commander implique une motion accompagnée d’ordination. Aussi est-ce un acte de la raison, comme nous l’avons dit antérieurement.

SOURCE

SAINT THOMAS D’AQUIN, Docteur de l’Eglise, SOMME THÉOLOGIQUE IIa IIae Pars, LA MORALE PRISE PAR LE PARTICULIER