1964: Cardijn: Réflexions sur le dialogue

LE DIALOGUE

(Unique exemplaire) (Handwriting Marguérite Fiévez)

(Envoyé le 3e (?) juillet 1964) (Handwriting Marguérite Fiévez)

1ère partie: Réflexions sur le dialogue

* Importance et actualité

* Vrai et faux dialogue

* Le dialogue et les valeurs de vie

* Comment réaliser un vrai dialogue ?

* Formation au dialogue

* Dialogue intérieure à l’Eglise

* Une expérience vécue de dialogue

* Que conclure ?

2ème Partie : Documents

1. Références

2. Document : Un Centre Romain de l’apostolat des laïcs

Bruxelles,

Juillet 1964.

1ère Partie

Réflexions sur

LE DIALOGUE

IMPORTANCE ET ACTUALITE

« Dialogue » est un des mots-clés du monde actuel, un des signes qui expriment une aspiration majeure de notre temps, celle qui appelle une solution humaine, personnaliste et communautaire, universelle et pacifique des problèmes fondamentaux du monde. Et ce, à un moment où la société devient de plus en plus, à la fois et inséparablement, une et pluraliste, en perpétuelle transformation et promotion.

Aujourd’hui, toutes les autorités les plus représentatives de l’opinion mondiale ne voient de solution efficace aux problèmes les plus décisifs du monde que dans et par le dialogue, de plus en plus clair, de plus en plus serein, de plus en plus universel ;

que ce soit

– au plan national ou international, pour les relations entre personnes, familles, communautés privées et publiques, partis politiques et organisations sociales, races et peuples, nations et institutions ;

– sur le plan culturel et social, pour les manifestations, les recherches et les communications, la découverte et la satisfaction des besoins et des exigences des hommes ;

– sur le terrain de la paix, pour la suppression de tous les moyens de violence, de destruction, de menace, d’armement, d’espionnage et de guerre ;

et surtout sur le terrain de la religion, pour la victoire sur toutes les divisions, les incompréhensions, les erreurs et déficiences, par la Charité dans la Vérité.

Historiquement, le moment du dialogue tel qu’on le comprend aujourd’hui fait suite aux périodes de luttes, de guerres, de colonisation, de racismes et de nationalismes, de domination par la contrainte ou le terrorisme, de polémique et de controverses.

La transformation récente au monde et des relations entre les hommes les a conduits vers l’instauration de ce dialogue. Les déplacements rapides d’un bout du monde à l’autre, la généralisation des mass-média, l’atomisation et les nouvelles techniques de contact qui en résultent, en abolissant les distances physiques et psychologiques, nous forcent désormais à renoncer au concept d’ « étranger » et à chercher un mode nouveau et plus juste de connaissance de l’ « autre ».

Ainsi, le dialogue est l’associé inséparable de la mobilité géographique, des mass-média, de la technique nouvelle, de la socialisation et du pluralisme, aussi bien que de l’existentialisme, de la liberté de conscience et des recherches historiques et scientifiques.

Plus le monde ira s’unifiant, plus il passera de la contrainte au dialogue.

VRAI ET FAUX DIALOGUE

Le mot « dialogue » est polyvalent et ambigu. Il recouvra une grande variété de conceptions et de formes.

Il n’est pas une simple conversation, un agréable passe-temps. Il n’est pas non plus une méthode de propagande ni une mode !

Il peut évidemment être utilisé comme un moyen de séduction, de tromperie, comme instrument tactique pour une conquête. Il reste alors « un dialogue de sourds » qui cache le but et le jeu de ceux qui le conduisent.

En fait, tout le monde parle aujourd’hui de dialogue. Combien de livres, d’articles, de discours, emploient le mot et et commentent l’idée mais ne font que couvrir des positions acquises, simplement juxtaposées, sans échange profond et véritable entre ceux qui les représentent !

Frappé par l’intérêt universel qui apparaît dans la littérature et la presse des toutes dernières années à propos du dialogue, j’y ai relevé un certain nombre d’extraits en fin de ce bref mémoire ; ils témoignent du champ immense atteint par la nécessité du dialogue, en même temps que la complexité de sa mise en œuvre (voir 2e Partie – Références et Notes).

Est-il possible de cerner ce qu’est en réalité le dialogue ? On peut au moins tenter de l’esquisser rapidement.

Le dialogue est le face-à-face, la confrontation, le rendez-vous qui cherche à s’ouvrir au monde des autres, à une « rencontre » avec les autres et à une transformation de soi par une sorte de compénétration avec les autres, voire de substitution à l’autre. « Je me suis fait juif avec les juifs… Je me suis fait faible avec les faibles. Je me suis fait tout à tous afin d’en sauver à tout prix quelques uns » (I Cor. IX, 20 et 22). Il est donc un moyen de compréhension mutuelle, qui va bien au-delà des mots, dans la confiance et l’amitié.

Plus profondément, le dialogue est l’essence même de l’homme, qui le porte à s’exprimer, à se réaliser, à se communiquer, à s’unir à Dieu et aux autres hommes.

Quant à mon objectif, le dialogue est surtout une recherche en commun, de la Vérité et de Bien, du véritable progrès et de la paix stable, fondée sur la justice et la charité. Il est une volonté et même une inquiétude de recherche, parce qu’on en découvre de plus en plus la valeur et le besoin. Cet esprit de recherche, le dialogue la suscitera, le développer, en même temps que l’amitié et la confiance pour arriver à la bienfaisante, à l’apaisante unité.

Plus la vérité, qui fait l’objet de la recherche, est importante – comme par exemple le but de l’existence ou de l’amour, la destinée de la personne humaine, l’éternité, le Christ, Dieu, l’Église, etc. – plus le dialogue est irremplaçable. Le problème préalable reste toujours : Comment faire découvrir l’importance de ces réalités essentielles ?

LE DIALOGUE ET LES VALEURS DE VIE

Je crois qu’il faut aller plus loin. Le dialogue n’est pas une simple méthode d’approche, une logique de contact. Il est une vie, une expression et un échange de vie. Ceux qui dialoguent ne sont pas des acteurs ou des comédiens ; ils sont des vivants, préoccupés des problèmes de la vie, de questions qui donnent la vie ou la mort, soit spirituelle soit physique. Voilà pourquoi le dialogue est si important ! Parce qu’il y va de la vie et de la mort de l’humanité.

C’est pourquoi on ne peut jamais séparer le dialogue au sommet de celui qui se fait à la base, séparer les problèmes et les préoccupations humaines quotidiennes, de la responsabilité des solutions qui leur sont données au sommet. Il faut un lien vivant entre les deux niveaux, sinon on n’aura jamais l’authentique dialogue.

Le dialogue devra ainsi aborder tous les problèmes de vie et y trouvera toute sa valeur, sous quelque aspect qu’on l’envisage :

– que ce soit un valeur éducative et formative,

– ou sa valeur de recherche scientifique,

– sa valeur de recherche sociale et économique,

– sa valeur de rapprochement et de collaboration entre les classes, les peuples et les institutions,

– sa valeur apostolique et missionnaire,

– sa valeur oecuménique et universelle.

Mais l’épanouissement total de cette valeur qu’il contient en puissance dépéndra toujours de l’esprit de ceux qui dialoguent…

Dans les interlocuteurs en effet, le dialogue doit toujours opérer une re-naissance, une transformation de vie.

On peut l’observer ou le supposer dans les dialogues les plus humbles et les plus quotidiens : celui qui se fait dans la bonne volonté entre les époux, entre parents et enfants, entre fiancés, entre maîtres et élèves, entre patrons et ouvriers, entre jeunes au travail, entre responsables des mouvements de jeunesse. Et ne doit-il pas en être de même des dialogues qui se cherchent au niveau le plus élevé: à l’ONU, dans les rencontres comme celle de Bandoeng, dans les Commissions pour le Désarmement, au Concile, dans l’effort d’oecuménisme, entre les OIC, entre pays développées et pays en voie de développement, dans la recherche en vue de l’évangélisation de régions et de pays non-chrétiens, etc. ?

Cette transformation de vie se réalise, parce qu’elle met les interlocuteurs dans une situation intérieure nouvelle, d’homme à homme ; situation intérieure de confiance, de véracité, de désintéressement, d’humilité, pour pouvoir être à l’écoute de l’autre.

Ainsi, le premier résultat du dialogue est toujours un enrichissement, et un enrichissement mutuel dans tous les domaines : humain, intellectuel, social et politique, spirituel et apostolique.

Le dialogue fait disparaître les rivalités et fait naître l’émulation.

Le dialogue n’est jamais terminé, car la vie, dans tous ses aspects, provoque toujours de nouveaux problèmes et aspire à de nouveaux progrès.

COMMENT RÉALISER UN VRAI DIALOGUE ?

Mais le dialogue est à la fois une science et un art. Il ne suffit pas de savoir en quoi il consiste et pouvoir le distinguer de toutes ses déformations et caricatures ; il faut surtout savoir le pratiquer.

Cette pratique suppose certaines conditions ou mieux, certaines attitudes de l’esprit et du cœur, sans lesquelles les meilleures méthodes resteront un trompe-l’oeil, une manière d’échapper aux exigences fondamentales de la recherche en commun.

Le dialogue exige avant tout que l’on soit décidé à abandonner le monologue, avec toutes les conséquences qu’implique ce changement. Il faudra pour cela vaincre bien des complexes : le complexe de supériorité et d’infériorité, le complexe du pur et de l’impur, le complexe du sexe, et du couleur, celui qui donne l’expérience du passé et du présent (colonialisme, capitalisme, paupérisme, racisme, abus politique, etc.) complexe de l’opposition entre les générations, complexe créé par la conviction de posséder la vérité.

Le dialogue authentique exclut tout jugement, toute attitude conçus « a priori », tout calcul et tout fanatisme.

Pour cela, on ne peut plus regarder d’en haut vers le bas, mais s’entretenir sur pied d’égalité, d’homme à homme. Pour cela, il faut savoir commencer en considérant les droits de l’autre avant d’en appeler à ces devoirs.

Celui qui dialogue doit aborder l’autre, non comme un adversaire, mais comme un interlocuteur fraternel, qu’il considère avec respect, avec qui il engage un échange dans la sincérité absolus et l’humilité qui reconnaissent la Vérité – totale ou partielle – où qu’elle se trouve. L’autre doit toujours sentir qu’il est pris vraiment au sérieux.

Les difficultés inhérentes au dialogue, à la suite d’une accumulation antérieure de préjugés, de divisions ou de suspicions, demanderont toujours une très grande patience et une persévérance qui veulent vraiment aller jusqu’au bout de l’effort. Si les premiers pas, les premiers gestes sont difficiles, il peut être encore plus pénible de poser ceux qui suivent, de les répéter encore et toujours, sans se lasser des demi-échecs et des lenteurs du cheminement que l’on espère faire ensemble.

Et sans doute ne faut-il pas mépriser non plus les méthodes qui peuvent doubler l’efficacité de cet esprit nouveau.

– Comme le dialogue ne recherche pas une majorité contre une minorité, mais une unanimité, on utilisera avec grand profit les techniques modernes de découverte et d’échange : les enquêtes, les interviews, les forums, les referendums – la recherche en équipe, les révisions de vie ou d’action – les commentaires vivantes de l’Evangile… Dans les congrès et les grandes assemblées, il y aura les réunions de groupes et les carrefours.

– Mais l’effort de dialogue ne devrait pas rester purement verbal. Il devra souvent commencer par un travailune initiative prise en commun et se traduire par un engagement concret. Le travail en commun, en permettant aux interlocuteurs de se connaître, de s’apprécier et de s’aimer, dispose directement à la recherche plus difficile sur des idées qui s’opposent.

– Enfin, on ne peut négliger le dialogue qui se fait tout simplement par la vie en commun, tout particulièrement pour les jeunes : dans les services de loisirs et les camps de vacances, pour l’apprentissage des relations entre garçons et jeunes filles, etc.

Ainsi, on pourra multiplier à l’infini les terrains sur lesquels le dialogue devra remplacer ou compléter de plus en plus le monologue. On peut citer, à titre d’exemple :

– l’enseignement et l’éducation

– la conception et l’usage des mass-média : presse, radio, télévision, cinéma

– la littérature et les arts

– la sociologie religieuse

– la présentation de l’histoire

– les rencontres pour la solution des problèmes nationaux et internationaux

– les rapports entre la science et la Foi.

FORMATION AU DIALOGUE

Parce que le dialogue est difficile, il exige de tous ceux qui entendent le pratiquer – prêtres, religieux et religieuses, missionnaires, autorités hiérarchiques, laïcs engagés, de tous quels que soient leur âge et leur condition – une formation et une maturation adaptées.

Ainsi, la préparation à la vie chrétienne, au mariage, à la vie de famille, au sacerdoce et à la vie religieuse, à la pastorale et à l’apostolat, devrait non seulement comprendre une préparation au dialogue, mais devrait se faire sur la base du dialogue et par la pratique du dialogue.

D’une manière toute particulière, la formation religieuse devrait en faire selon cette méthode. Elle devrait faire découvrir et réaliser le dialogue de Dieu avec les hommes, le dialogue des hommes avec Dieu, le dialogue des hommes entre eux en Dieu ;

– dialogue de Dieu avec les hommes dans la création et la rédemption : avec Adam et Eve, avec les patriarches, les prophètes et les rois, dialogue de Dieu avec son Peuple ;

– dialogue du Christ dans les Évangiles et dans tout le Nouveau Testament : avec les apôtres, les malades, les pharisiens, le peuple juif ;

– dialogue avec l’Église et dans l’Église : par les sacrements, la prière liturgique, l’apostolat du sacerdoce et du laïcat ;

– dialogue de l’Église avec le monde : pour comprendre les problèmes du monde, lui faire connaître le message chrétien et l’inviter à la conversion ;

– dialogue dans la vie trinitaire, entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, qui se prolonge dans le dialogue avec chaque baptisé.

Dans la même perspective, l’apprentissage de l’apostolat des laïcs devrait se réaliser selon la méthode du dialogue qui devrait d’ailleurs être le mode permanent d’échange et de collaboration au sein des mouvements apostoliques, depuis le niveau local et paroissial jusqu’à l’échelon international.

DIALOGUES INTERIEURES A L’ÉGLISE

Certaines dialogues sont devenus absolument indispensables au sein même de l’Église, si elle veut entrer pleinement dans l’orientation nouvelle que Jean XXIII a voulu lui imprimer et qui n’est rien d’autre que l’esprit de l’Evangile.

Le dialogue avec les chrétiens qui ne font pas partie de l’Église catholique et avec les non-chrétiens est déjà et heureusement entamé. Les secrétariats, qui ont été mis en place à cet effet par le Saint-Siège, deviennent peu à peu les hauts-lieux de ce dialogue entre l’Église et le monde. Ils n’existent pas pour créer ou renforcer des barrières ou des impasses, mais pour être source et moteur en vue d’une ouverture pour toutes les recherches, toutes les initiatives, tous les dialogues, depuis la base jusqu’au sommet.

Mais l’échange commencé avec les frères du dehors ne suffit pas ; il ne prendra pas toute sa valeur que si nous sommes capables d’entretenir un authentique dialogue entre catholiques et sur les problèmes mêmes de l’Église. Des recherches tout à fait désintéressées devraient être faites pour intensifier ces différents dialogues à l’intérieur de l’Église, dont je relève ci-après quelques aspects qui me paraissent importants :

a) Le dialogue entre prêtres et laïcs n’est-il pas rendu difficile par la méthode de formation dans les séminaires ? Les séminaristes n’ont-ils pas appris à considérer que le caractère sacré du sacerdoce dispense le prêtre d’écouter avec respect et attention les laïcs qui doivent pouvoir exprimer leurs besoins et ceux du monde, sous peine de voir l’Église se couper des problèmes réels de la vie quotidienne ? Les futurs prêtres n’ont-ils pas appris à étudier et à proposer la doctrine sous son angle statique, à enseigner le dogme ex-cathedra, sans en étudier et en exprimer toute la valeur de vie, les évolutions et les applications dans la vie individuelle et collective ? N’y aurait-il pas par exemple une nécessité et une possibilité de faire dialoguer sur ce sujet professeurs de grands séminaires et aumôniers et dirigeants d’Action Catholique ?

b) Le dialogue entre le laïcat et la Hiérarchie n’existe pratiquement pas. Pourtant, là où il a fait l’objet d’un effort réel, dans l’ouverture totale, dans le respect des valeurs du laïcat et dans la participation filiale et soumise à la responsabilité apostolique de l’Église, quels résultats n’a-t-il pas obtenus ? Ce dialogue est la condition sine qua non pour que la Hiérarchie connaisse vraiment les besoins du monde et puisse y apporter la réponse pastorale qui leur convient ; et pour que les laïcs s’engagent de plus en plus dans une collaboration généreuse avec la Hiérarchie, dans une confiance qui les encourage dans leur difficile mission.

c) Le dialogue entre les organisations et mouvements d’apostolat et en particulier entre les mouvements de jeunesse est souvent une caricature ; en tout cas, ii n’est qu’une apparence de dialogue. La méthode suivie pour cette collaboration devient artificielle, parce qu’elle sépare le dialogue de la vie, des faits et des milieux réels de vie. Or, les séparer, c’est les déformer. Il n’y a pas de laïcat uniforme et de mouvements d’apostolat uniformes.

La création de l’organisme romain pour l’apostolat des laïcs souhaité par le Concile devrait être le témoignage éclatant de la volonté d’établir ce dialogue permanent et libre entre l’Église et le laïcat, pour un dialogue avec le monde. Il ne sera ce témoignage qu’à la condition d’y donner aux laïcs la place et la responsabilité qui conviennent au but poursuivi : dans la conception même de cet organisme, dans ses structures et son fonctionnement, dans le choix des personnes responsables, etc.

Plus cet organisme nouveau sera ouvert aux vrais problèmes des laïcs dans la vie, plus la voix des laïcs y retentira sans peur et sans reproche, et plus le dialogue suscitera la collaboration indispensable pour une solution qui ne sera à la mesure du monde que si elle est à la mesure de la vie.

Il doit en être de même des congrès de l’apostolat des laïcs, à quelque niveau que ce soit. Ils devront toujours commencer par les situations de vie et se conclure par des dialogues authentiques et libres entre et avec les intéressés, pour arriver ainsi à des initiatives apostoliques qui répondent réellement aux besoins de l’apostolat.

Pour ne pas prolonger davantage le présent document, je communique simplement en annexe les suggestions que j’ai formulées il y a quelques mois à l’intention de la Commission Conciliaire de l’Apostolat des Laïcs au sujet d’un éventuel Secrétariat Romain. (Voir 2ème Partie – Document : Un Centre Romain de l’Apostolat des Laïcs).

Il me paraît évident que l’Église a besoin d’une institution centrale qui donne une impulsion puissante à l’apostolat des laïcs. Mais, une institution « qui anime, encourage, vivifie, qui ne sclérose rien et ne tue rien. La diversité et dans une certaine mesure la liberté dans l’organisation de l’apostolat sera toujours, dans l’Église une cause et un signe de richesse spirituelle qui correspond à la richesse même de la vie »1.

La vie, telle qu’elle se passe à la base : c’est à partir de là que s’incarne le dialogue, tel que l’Esprit du Christ le mène tous les jours au cœur de l’humanité.

Car « l’objectif premier de l’apostolat des laïcs est celui qui se réalise à la base, dans et par les personnes, au cœur même de la vie du monde. Il faut en effet toujours être attentif à ce dynamisme qui part de la base de l’Église et monte jusqu’au sommet, sous l’inspiration et le souffle irrésistible de l’Esprit-Saint2.

UNE EXPERIENCE VECUE DE DIALOGUES

Il est d’une extrême importance d’entamer le dialogue avec la jeunesse, parmi les jeunes et à propos du problèmes des jeunes. La jeunesse est un tiers de l’humanité et plus de la moitié de ces jeunes sont au travail. Comment voient-ils la vie et comment veulent-ils la vivre ? C’est au fond la question essentielle qui se pose à eux, à l’âge le plus décisif, au moment où ils acquièrent une conception, un style et une mystique de vie.

Ce problème, qui est des plus graves auxquels il s’agit de faire face, ce n’est que par un dialogue de plus en plus ouvert et adapté qu’on pourra le résoudre, en faveur de l’épanouissement des jeunes comme en faveur du progrès du monde.

Par lui-même, tout homme – et surtout adolescent, tout jeune – est plus attiré par ce que frappe les sens : les sentiments, l’action, les amusements, les jeux… Oui, le dialogue devra peut-être commencer par des jeux, par de la camaraderie, des voyages ou des promenades. Mais de là, il s’élèvera peu à peu à la découverte de valeurs plus hautes, jusqu’à l’unique valeur essentielle. Loin d’écarter les interlocuteurs de la vie ordinaire, le dialogue fera découvrir cette unique valeur essentielle dans l’image que lui présentent les valeurs quotidiennes.

C’est au fond ce que la JOC a tenté de faire. Tout le mouvement jociste – sa méthode, son action, la formation qu’il donne, son extension et son unité internationales – se base sur le dialogue.

Elle part du dialogue le plus élémentaire et le plus concret qui se fait autour des circonstances de la vie du jeune travailleur – au travail, dans sa famille, dans ses amusements – pour le conduire peu à peu vers le dialogue intérieur le plus profond qui doit lui révéler la valeur de sa vie, sa vocation et sa destinée divines, la richesse de la grâce agissant en lui. Sa méthode essentielle : « voir – juger – agir » est en elle-même une éducation au dialogue !

Mais ce dialogue personnel passe par le chemin du dialogue collectif sous toutes ses formes :

– dialogue avec et entre les jeunes travailleurs

– dialogue entre les militants, les dirigeants, avec la masse

– dialogue au cœur de la vie, dans les milieux de vie et pour les problèmes de vie

– dialogue entre les jeunes travailleurs et le clergé, les aumôniers, la Hiérarchie et toute la communauté ecclésiale

– dialogue qui cherche à unir toute la paroisse à toute la vie et aux milieux de vie

– dialogue avec les organisations ouvrières et les autres organisations d’Action Catholique

– dialogue avec toutes les institutions, avec les autorités, avec l’opinion publique et ses moyens d’expression…

Le dialogue, dans la JOC, reste imparfait et suppose que l’on en cherche continuellement la mise au point à partir des réalités de la vie et de l’éducation. Mais le fait est que ce dialogue a produit des fruits tangibles, quoique difficiles à évaluer, qui n’auraient jamais été obtenus par le monologue, par un enseignement allant du haut vers le bas et reçu dans la passivité.

La JOC est une preuve que le dialogue, dans la liberté et l’intérêt pour l’autre, paye toujours. Il paye du cent pour un.

QUE CONCLURE

Peut-être qu’en faisant un peu violence au dilemme d’Esope à propos de la langue, pourrait-on dire : Comme la langue est la meilleure et la pire des choses, le dialogue est l’attitude à la fois la plus nécessaire et la plus difficile pour sauver l’humanité. C’est la dernière chance : ou dialoguer ou périr – ou Dieu ou l’absurde.

Mais Dieu ne sauve qu’avec et par les hommes. Peut-être le dialogue est-il le test de la sincérité et de la charité. La plus belle caricature du dialogue, ce sont les mains tendues, avec les armes cachées derrière le dos.

Voilà pourquoi le dialogue est un moyen si important de purification, à condition qu’il soit voulu et réalisé avec patience, avec persévérance et une volonté d’aller jusqu’au bout. Il vaut mieux s’immoler par le dialogue que par la violence.

Le dialogue peut devenir le duel de l’amour remplaçant celui de la haine.

* * *

Certes, le dialogue n’est finalement décisif qu’au sommet, à la tête. Mais on n’y arrivera qu’en partant de la base ; et de même, le dialogue à la tête est de première importance pour l’éducation de la base. Que voulez-vous que « les hommes de la base » disent, lorsqu’ils voient que ceux les mènent ne parviennent pas à se comprendre, à s’aimer, à conclure la paix ?

L’heure du dialogue est l’heure de la responsabilité humaine la plus haute, la plus large, la plus décisive : responsabilité du genre humain, de la paix du monde.

Voilà pourquoi cette responsabilité qui est au-dessus des forces humaines abandonnées à elles-mêmes, est une responsabilité humano-divine. Le Christ qui est la Vérité, la Vie et le Chemin, l’a dit : « Que tous soient un… afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jo. XVIII, 21).

Les difficultés sont là ; mais elles ne peuvent pas arrêter le dialogue, pas plus qu’elles ne peuvent arrêter la Foi, l’Espérance et la Charité.

* * *

Je crois en Dieu. Je crois dans les hommes. Et pour cela, je crois au dialogue.

Que l’Esprit Saint, l’Esprit du Père et du Fils, éclaire et fortifie les responsables du dialogue.

Jos. CARDIJN

1Repris de mon livre: “Laïcs en premières lignes” p. 187.

2Idem.

SOURCE

Joseph Cardijn, Réfléxions sur le dialogue pour Paul VI, juillet 1964

Archives Cardijn, No. 1813

SOURCE

Joseph Cardijn, Réfléxions sur le dialogue pour Paul VI, juillet 1964 (Bibliothèque Numérique Joseph Cardijn)