1911 : Victoire Cappe : Faits, principes, remèdes

CHAPITRE IV

Le Salaire féminin1

I

LES FAITS

S’il y a une question du salaire féminin, c’est que la lutte pour la vie, la question du pain, se pose aujourd’hui d’une manière particulièrement angoissante ; elle préoccupe non seulement le chef de famille, victime de la crise économique moderne, mais encore un grand nombre de femmes que cette même crise a isolées et obligées à chercher elles-mêmes des ressources qu’elles ne trouvaient plus au foyer.

Il y a une question du salaire féminin et elle s’impose d’autant plus impérieusement que le nombre des femmes travaillant pour vivre ou pour aider leur famille à vivre, s’accroît sans cesse dans tous les pays comme aussi dans le nôtre. En France et en Belgique, d’après M. Louis Franck2, le tiers du monde travailleur se compose de femmes.

Les seuls renseignements que nous ayons pu nous procurer et qui datent malheureusement déjà de 1896 accusent en Belgique une population de 183.223 femmes exerçant un métier, sans compter le nombre énorme de celles dont le commerce s’accapare.

Parmi les ouvrières on compte :

104.710 femmes travaillant dans les ateliers ou dans les usines, dont :

87.216 femmes célibataires,

14.863 femmes mariées,

2.361 femmes veuves ou divorcées;

74.064 femmes travaillant à domicile, dont :

43.859 femmes célibataires,

26.039 femmes mariées,

4.117 femmes veuves ou divorcées.

Il faut ajouter 4449 ateliers dont le personnel se compose des parents et des enfants.

Nous croyons pouvoir affirmer grâce à certaines statistiques locales que ces chiffres se sont considérablement élevés pendant ces dernières années.

Dans sa brochure « Pourquoi les chrétiens doivent être féministes », Mlle. Van den Plas affirme qu’il y a en Belgique plus de 459,000 femmes (patronnes, employées et ouvrières) occupées dans le commerce et l’industrie.

Elle ajoute qu’il y a plus de 600,000 femmes adultes qui n’ont pas de foyer, et que les difficultés de l’existence obligent plus de 1,000,000 de femmes belges à gagner leur pain par elles-mêmes. (D’après l’Annuaire statistique de la Belgique, année 1903).

L’Annuaire statistique belge de 1910 fournit les chiffres suivants concernant les ouvrières travaillant dans les usines et dans les ateliers.

Ouvrières de moins de 16 ans.

Nombre total recensé 25,132

Gagnent moins de fr. 0,50 par jour . .    3,575

Gagnent de fr. 0,50 à fr. 0,99. . . .    8,480

Gagnent 1 fr. et plus   6,946

1,964 ouvrières de cette catégorie ont des salaires qui n’ont pu être déterminés

Ouvrières de plus de 16 ans.

Nombre total recensé  74,661

Gagnent moins de 1 fr   6,609

»  de 1 fr. à fr. 1,49 . . . . 22,420

»  de fr. 1,50 à fr. 1,99 . . . 21,349

»  de 2 fr. à fr. 2,49 . . . . 13,429

»  de fr. 2,50 à fr. 2.99 . . .   5,362

»  de 3 fr. à fr. 3,49 ….   2,233

»  de fr. 3,50 à fr. 3,99 . . .      652

»  4 fr. et plus ……      395

Pour cette catégorie, 8801 salaires n’ont pu être déterminés. Ces données indiquent que 67 % environ des ouvrières gagnent au maximum 2 fr. par jour et que 93 % gagnent moins de 3 fr.

La question du salaire féminin s’impose encore et surtout, parce que dans le nombre considérable de femmes qui travaillent, bien peu arrivent à trouver par leur travail ce qu’elles cherchent réellement, c’est-à-dire leur subsistance, une vie complète, honnête et digne.

Les salaires féminins sont généralement insuffisants pour faire vivre la femme qui n’a pas d’autres ressources. Nous essayerons, Mesdames, de vous le prouver. Toutefois, nous n’avons pas l’intention d’impressionner votre cœur sensible, en vous dépeignant l’une ou l’autre situation féminine des plus misérables ; nous voudrions avant tout soumettre à votre raison et à votre bon sens pratique l’examen de faits précis, le résultat d’enquêtes que nous avons fait porter expressément sur la situation — ordinaire — de bonnes et honnêtes ouvrières travaillant à Bruxelles, à Anvers et à Liège.

Les données de 118 enquêtes, faites dans ces trois villes et concordant avec les renseignements fournis par les Bourses du Travail, nous permettent d’affirmer que les salaires payés aux ouvrières de l’aiguille (lingères, couturières, tailleuses, modistes, brodeuses) ne leur assurent, tout compte fait, qu’un salaire annuel de 600 à 700 francs.

Les bonnes ouvrières à domicile n’atteignent ce chiffre qu’avec le concours d’une apprentie et celui d’une autre personne de leur famille. Elles sont donc deux qui doivent vivre de ce salaire; encore faut-il en défalquer la légère rétribution payée à l’apprentie.

Quant aux bonnes ouvrières en atelier, grâce à la moyenne réelle de dix semaines de chômage par an, leur salaire moyen doit s’évaluer au taux de 2,25 fr. par jour, et le calcul donne un total annuel de :

2,25 X 6 X 42 = 567 fr.

Sans doute, il se trouve à Bruxelles comme à Liège et à Anvers, quelques ouvrières « premières de grands ateliers », qui perçoivent des salaires de 3 à 3,75 fr. par jour ; mais alors que ces exceptions constituent à peine 6 % des ouvrières de l’aiguille, il est un très grand nombre d’ouvrières âgées de vingt ans et au-delà, qui n’arrivent que rarement au salaire moyen de 2,25 fr. que nous avons pris comme le taux le plus ordinaire.

Dans les usines, le salaire moyen varie généralement entre 2 fr. et 2,50 fr. Les traitements payés aux demoiselles de magasin varient de 15 à 150 fr. par mois. Ces chiffres étonnent à première vue. Cependant ils étonnent moins lorsque l’on sait que bon nombre de demoiselles de magasin sont nourries et logées dans la maison qui les occupe. Beaucoup parmi celles-là y sont entrées jeunes pour apprendre le commerce; elles y mènent une véritable vie de famille. Généralement, elles disent que les journées sont longues, le traitement peu rémunérateur, mais que la cordialité des rapports avec les patrons fait supporter les revers du métier.

Dans les grands magasins, le traitement moyen varie de 50 à 75 frs. par mois, sans la pension. On y jouit parfois d’un pourcentage sur la vente, mais souvent il n’est important que pour la vendeuse, chef de rayon.

Que penser, Mesdames, de ces salaires et de ces appointements ? N’oublions point qu’il faut en vivre dans les grandes villes, où la vie coûte cher et où il est parfois si difficile d’équilibrer des budgets bourgeois ? Nous nous souvenons de l’étude présentée au récent congrès de Nivelles par une syndiquée bruxelloise et tendant à établir le budget d’une ouvrière de l’aiguille vivant seule à Bruxelles3. Le salaire était calculé à raison de 3,50 fr. par jour; il était à peine suffisant pour faire vivre la travailleuse d’une manière convenable !

La question du salaire féminin s’impose encore parce que bien souvent la femme employée à travail égal à celui de l’homme, rendant les mêmes services que celui-ci, reçoit une salaire inférieur.

Il en résulte que dans les métiers, où le travail des femmes est admis, les salaires sont en baisse et les hommes eux-mêmes en subissent une concurrence désastreuse.

« Si nous luttons contre l’introduction des femmes parmi nous, disait un délégué ouvrier dans un congrès, ce n’est pas, avons-nous besoin de le déclarer, un sexe que nous combattons ; c’est un instrument d’abaissement des salaires, c’est un travailleur à prix réduit4 ». Et de fait, le fléchissement des salaires masculins sur tout le marché du travail est dû en partie à l’infériorité des salaires féminins.

La question du salaire féminin est urgente enfin, parce que la situation, que nous vous exposions tantôt, cause d’affreuses misères matérielles et morales. Ce sont les ménages à l’abandon et les foyers déserts, parce que l’usine a pris la mère de famille corps et âme. Ce sont de pauvres femmes, épuisées par un dur labeur maigrement payé, faisant travailler avec elles de petits enfants mal nourris, mal logés et que l’on n’envoie pas à l’école. C’est le nombre des naissances avant terme et la mortalité infantile, s’accroissant d’une manière effrayante dans certains milieux industriels. Ce sont les jeunes filles anémiées par le surmenage et la nourriture insuffisante et dont la santé est gravement compromise. Et puis, c’est encore, il faut bien que j’en parle, l’histoire de pauvres filles dont le mariage n’a pas voulu, parce qu’elles étaient sans ressources, et qui traînent une existence irrégulière, menacée de toutes les misères etde tous les abandons. C’est aussi l’histoire de celles qui, lasses de lutter pour gagner une vie trop pénible, et quelquefois placées dans les milieux corrompus, ont sacrifié leur honneur, ne voyant pas que c’était payer trop cher un pain de honte et de douleurs sans nom.

Mais est-il bien nécessaire de vous faire le tableau de toutes ces misères que vous connaissez ? Nous disions tantôt que nous voulions nous adresser à votre raison. N’est-ce pas elle qui vous a déjà fait comprendre que l’insuffisance des salaires était la grande cause de tous ces maux ? Et, en effet, en ces temps où l’on parle si souvent des revendications ouvrières, il paraît bien que le grief principal des ouvriers comme celui des ouvrières est l’insuffisance des salaires. Ce n’est point le régime même du salariat qu’ils veulent supprimer. Celui-ci, qui ne les expose pas aux risques et aléas encourus par les patrons, leur assurerait une certaine sécurité, s’il n’était vicié par de faux principes qui font de leur travail une marchandise dont ils n’ont même pas la liberté de fixer le prix.

Ce régime doit donc être amélioré, et il ne le sera que par la restauration des vrais principes. Nous étudierons ceux qui, nous semble-t-il, doivent régler le salaire féminin.

II

LES PRINCIPES

Suivant le cours ordinaire des choses, à moins d’appel à une vocation supérieure que Dieu peut toujours faire entendre, la femme est destinée à être épouse et mère. Selon les lois de la nature, elle a été douée dans son corps et dans son âme pour remplir ces fonctions sublimes, qu’elle accepte d’ailleurs toujours avec amour, pour peu que son cœur soit resté bon et que les circonstances le lui permettent.

L’ordre naturel exige donc que d’une manière générale, hors le cas de nécessité urgente, la femme reste au foyer où l’y attendent les devoirs de sa mission, et que la jeune fille y reçoive la formation physique, intellectuelle, économique et morale, qui lui est nécessaire pour ne point faillir aux devoirs que la Providence lui réserve.

Ce n’est point à l’usine ni à l’atelier que nos jeunes filles recevront cette éducation qu’une bonne mère peut seule donner.

Quant aux femmes mariées, nous sommes tentées d’appliquer à leur situation ces graves paroles du Cardinal Manning : « Une femme à l’autel et devant Dieu, s’engage dans un contrat avec un homme, à remplir ses devoirs d’épouse, de mère et de gouvernante. Lui est-il permis, même avec l’assentiment du mari, de faire en outre, à tant par semaine, avec un usinier, un nouveau contrat, aux termes duquel il lui deviendra impossible de surveiller l’entretien de son foyer, d’élever ses enfants, de s’acquitter enfin de sa charge domestique ? — Non, certainement non »5.

On objecte souvent la nécessité pour la mère dé famille d’apporter un appoint au budget familial que le salaire du père n’arrive pas à équilibrer. L’objection paraît sérieuse au premier abord. Cependant l’on a établi par des enquêtes, que souvent les ressources résultant du travail des femmes mariées à l’atelier ou à l’usine, sont inférieures aux économies qu’elles pourraient réaliser dans leur ménage, si elles étaient de bonnes ménagères. Toutes les besognes, que l’ouvrière mère de famille ne peut faire elle-même pour l’entretien du logis et de la famille, doivent se payer; en outre, les pertes qu’occasionne toujours l’emploi de mercenaires, les frais de repas pris au dehors, le blanchissage, les réparations, la couture font monter les dépenses à un taux facilement supérieur au salaire de la mère. Que l’on ajoute à cela, les dangers de certains travaux accomplis par les femmes, les fatigues exagérées qui compromettent souvent la naissance des enfants, presque toujours leur éducation, et l’on comprendra combien une situation aussi grosse de conséquences exige que l’on cherche à limiter le travail féminin. C’est une pensée analogue qui dictait au Cardinal Manning, ces paroles que nous citerons encore : « Si dans certains cas, la non-réglementation du travail conduit à la destruction de la vie domestique, à la négligence des enfants; si elle transforme les femmes et les mères en des machines vivantes, les pères et les époux (qu’on me pardonne le mot) en bêtes de somme, qui se lèvent avant le jour et retournent au gîte, le soir, épuisés de fatigue et n’ayant plus que la force de prendre un morceau de pain et de se jeter sur un grabat pour dormir : la vie de famille n’existe plus et nous ne pouvons vraiment continuer de ce pas ».

Nous nous résumerons donc, en formulant ces principes que nous croyons avoir suffisamment développés :

1. Les femmes mariées ne peuvent être engagées dans des conditions incompatibles avec leurs devoirs d’épouse et de mère.

2. Les jeunes filles elles-mêmes, ne peuvent être engagées dans des conditions qui compromettraient leur préparation aux fonctions d’épouse et de mère.

Et comme corollaire de ces premiers principes nous devons admettre la règle suivante : Cest l’homme qui doit normalement gagner un salaire suffisant à sa subsistance et à celle de sa famille.

Il importe d’ailleurs de sauvegarder ces premiers principes, si l’on ne veut pas tomber dans l’erreur du socialisme. Celui-ci revendique la parfaite égalité de l’homme et de la femme; il réclame pour cette dernière le droit de s’adonner à tous les travaux masculins sans exception, à tel point qu’elle puisse vivre indépendante de l’homme avant, pendant ou après son union plus ou moins éphémère avec lui. Cette doctrine bouleverse l’ordre fondamental de la famille et de la société ; elle sacrifie à un égalitarisme impossible la conservation des fonctions essentielles à l’existence de la famille et au développement normal de la société, à savoir : les fonctions de l’épouse et de la mère. Or, nous pensons qu’au contraire, toute doctrine rationnelle et vraiment morale concernant le salaire, doit précisément garantir le respect de ces fonctions.

Cependant nombre de femmes ne sont pas mariées et sont obligées de vivre de leur travail.

Ainsi se sont constitués un certain nombre de métiers exclusivement féminins ; ainsi également un certain nombre de femmes exercent des métiers qui ne sont généralement occupés que par des hommes; ainsi enfin certaines professions après avoir été masculines sont devenues féminines ou sont en voie de le devenir.

Nous croyons que dans ces différents cas, les ouvrières doivent pouvoir gagner par leur travail, le minimum de bien-être que le Pape Léon XIII, après St-Thomas, réclamait comme étant nécessaire à la pratique de la vertu. Nous l’avons déjà dit : la femme qui se livre à un travail rémunéré, doit pouvoir en vivre honorablement.

Mais quel est ce minimum de bien-être, si ce n’est le minimum de salaire au-dessous duquel ne peut descendre la valeur du travail le plus ordinaire, le plus simple ? — Par exemple, l’évaluation commune des services rendus par une simple bonne, dont le métier n’exige pas d’apprentissage proprement dit, nous permet de dire qu’ils valent au moins la subsistance personnelle de cette humble servante et nous ne croyons pas trop exiger.

Voici donc ce que nous entendons par minimum de salaire féminin. C’est ce qui est dû à la plus humble des ouvrières, lorsqu’elle fournit un travail qui exige vraiment l’activité régulière d’une femme ; c’est sa vie, sa subsistance largement comprise : la nourriture, le logement, le vêtement et encore les moyens de s’assurer contre les risques ordinaires de l’existence : la maladie, les accidents, la vieillesse, etc.

Mais ce salaire minimum n’est pas toujours le salaire juste.

Ainsi, l’abondance des demandes d’un travail quelconque, et d’autre part la rareté de la main-d’œuvre s’offrant à l’effectuer, comme aussi le prix de vente des objets confectionnés, peuvent demander que le salaire juste soit fixé au-dessus du minimum. De même, dès que le travail exige quelque talent, quelques capacités particulières, quelqu’enseignement professionnel, un certain temps d’apprentissage, la valeur de ce travail augmente et l’évaluation commune doit également fixer le salaire juste au-dessus du minimum. L’ouvrière couturière qui a dû apprendre son métier devra être mieux rétribuée que la bonne dont nous parlions tantôt, et si elle est une véritable spécialiste, une bonne corsagère, une bonne jupeuse par exemple, son salaire devra s’élever d’autant plus au-dessus du minimum qu’elle excelle dans son métier, que ses pareilles sont plus rares et plus nécessaires, ou que les objets à la confection desquels elle coopère sont plus demandés et se vendent plus cher.

Le taux du salaire doit donc monter proportionnellement aux capacités requises, à la rareté de la main d’œuvre et à la valeur marchande des produits.

Ces considérations concernant la valeur minimale du travail féminin et le salaire juste qui est dû aux ouvrières, s’appliquent aux professions réellement féminines.

Différent doit être le principe qu’il faut appliquer quand il s’agit du salaire dû à une femme qui exerce un métier vraiment masculin. Dans ce cas, nous dirions qu’en vertu de la justice, à an travail égal doit correspondre un salaire égal, c’est-à-dire que le salaire féminin doit être égal au salaire masculin.

Il est utile que nous expliquions ce que l’on entend par un travail égal. On admet assez facilement, parce que l’expérience le prouve, que très souvent, quand une même tâche est exécutée par l’homme et par la femme, le travail féminin est inférieur : la force physique de la femme est moins grande, son application moins régulière, sa formation technique souvent moins complète ; il en résulte que son rendement en travail est moindre aussi.

Par conséquent, il faut traduire la formule « à travail égal, salaire égal », par celle-ci que donne le P. Sertillange : « Pour une part égale de travail, nous avons droit à un salaire égal »6.

Ce principe n’est cependant pas applicable, croyons-nous, lorsque le métier, après avoir été masculin, sera devenu féminin et aussi lorsqu’il sera devenu presque féminin, si même un certain nombre d’hommes doivent continuer à l’exercer. Dans ces deux cas, il faudra en revenir à ce que nous avons dit concernant le salaire dans les métiers exclusivement féminins.

III

LES REMEDES

Ce sont ces principes de morale qui doivent diriger nos recherches pour trouver des solutions pratiques à la question du salaire féminin. Sans doute, on y opposera les causes de l’avilissement du salaire féminin. Celles-ci peuvent se résumer en un mot : la concurrence effrénée. Concurrence des patrons entre eux pour attirer une clientèle passionnée pour le bon marché; concurrence des ouvrières entre elles pour obtenir de l’ouvrage à n’importe quel prix pourvu qu’on leur en donne le plus possible. C’est là ce qu’on appelle aussi la loi de l’offre et de la demande.

A ceux qui nous l’opposent, nous répondons immédiatement que cette loi économique ne peut donner prétexte à violer la justice : son jeu légitime doit respecter les exigences de la morale et du droit naturel. Il suffit pour cela de considérer le salaire minimum comme un élément irréductible du prix de revient.

Comment imposer le respect de ces principes de morale et de droit naturel ? Evidemment l’association des ouvrières entre elles et celle des patronnes s’imposent. Il faut aussi réclamer le concours de la loi dans la mesure où l’association sera insuffisante.

L’entente professionnelle réglera et limitera la concurrence patronale, commerciale et ouvrière. Mais c’est surtout au moyen de contrats collectifs que l’on arrivera à fixer les conditions de travail et à limiter cette concurrence7.

En effet, jusqu’à présent, les syndicats bien organisés ont pu faire déterminer et imposer aux patrons des salaires minima soit par la persuasion, soit par la grève, Cependant la seule volonté d’un patron ou d’un ouvrier suffit toujours pour violer une telle clause établie par le syndicat en vue du bien commun. Il n’en sera pas de même sous le régime des contrats collectifs comme ils se font en Allemagne et en Angleterre. Ceux-ci ont force obligatoire; ils sont sanctionnés par la loi et ne peuvent être violés dans le délai fixé, sans que celui qui se rend coupable d’une semblable violation n’encoure des pénalités assez fortes. Ils consistent essentiellement en une convention par laquelle les ouvriers syndiqués d’une part agissant par leurs délégués, le ou les patrons d’autre part, arrêtent ensemble les questions de travail et de salaire, les mesures disciplinaires, la solution des différends, ainsi que ce qui concerne la durée de la convention et les conditions d’exécution du contrat.

De telles conventions préviennent non seulement les conflits, mais encore apportent le remède cherché aux abus qu’entraîne la concurrence effrénée.

La loi peut évidemment intervenir pour sanctionner ces contrats collectifs dans une mesure légitime. Nous laissons aux juristes le soin de trancher de quelle manière elle devra le faire.

En attendant, pour préparer les voies, les syndicats féminins doivent travailler au relèvement des salaires :

1°) par une bonne organisation des services d’emplois et des bourses du travail, qui devront toujours se montrer respectueux des tarifs de salaires arrêtés par les unions professionnelles ;

2°) par la fixation d’un minimum de salaire dans les cahiers des charges, lorsque les pouvoirs publics et les sociétés de bienfaisance, procèdent par voie d’adjudication, ou s’adressent aux syndicats féminins pour leurs commandes ;

3°) par la réforme des idées au moyen de conférences, écrits, congrès, expositions, ligues d’acheteurs, etc.

* * *

Quelques personnes s’étonneront peut-être de l’une ou de l’autre des solutions pratiques que nous avons préconisées. Qu’elles nous permettent de leur répondre par ces paroles que le R. P. Palau S. J.8 met dans la bouche de Notre Seigneur :

« Quand un moyen légitime s’offre, plus efficace et plus opportun, quel qu’en puisse être l’auteur selon le monde, ne le laisse pas aux ennemis.

» Un moyen n’est pas mauvais parce qu’il est nouveau, ou parce que les méchants s’en sont servis. Il est bon s’il n’est pas indigne de ton état et ne contredit pas la sainteté de ma doctrine. Certes, il eut mieux valu que tu fusses le premier à t’en servir et pour ma gloire. Mais enfin, puisqu’il est légitime et efficace, prends-le. Je ne dis pas : résigne-toi à le prendre, mais bien : prends-le comme de bonnes armes ! »

V. Cappe.

Notes

1Leçon donnée a la Semaine Sociale féminine, à Bruxelles, le 24 avril 1911, par Mlle Victoire Cappe.

2M. Louis Franck, La Femme contre l’alcool.

3Voir plus loin, p. 75.

4Régime du Travail, par Garriguet. T. 1, p, 321.

5Question ouvrière et sociale, p. 102.

6Féminisme et Christianisme par le R. P. Sertillange, O. P., p. 132

7Voir à ce sujet : R. P. V. Claes, Le contrat collectif de travail. Sa vie juridique en Allemagne, Bruxelles, Dewit, 1910. — M. De Visscher. Le contrat collectif de travail. Théories juridiques  et projets législatifs. Gand, Siffer, 1911.

8La Catholique d’Action : R. P. Palau S. J.

SOURCE

Victoire Cappe, La Femme Belge, Education et action sociales, Bibliothèque de la Revue Sociale Catholique, Louvain, 1912, 326p.