1896 : Léon Ollé-Laprune : Réalité, Réflection, Résolution

Il signale les plaies hideuses ; il entre dans le détail précis, vif ; il nomme par leur nom certaines choses auxquelles on ne pense pas assez ; il montre ce qu’elles font, et, devant ces réalités poignantes en nous, autour de nous, il provoque des réflexions, des examens de conscience, des résolutions ; et cela va loin, cela mène loin, cela suscite et prépare bien des changements.

Sans participation effective aux affaires d’État ou autres, sans rien qui ressemble à un programme ministériel, électoral ou autre, sans énoncer aucun projet de loi ou de réforme proprement dite, à force de dire et de montrer que, si la nature foncière des choses, des sociétés, des institutions, n’est pas mauvaise, mauvais est l’usage que l’homme pécheur en fait trop souvent, à force de dire et de montrer que, si ce qui est voulu de Dieu est bon et doit être conservé, développé, ce qui est voulu de l’homme en dehors de Dieu et contre Dieu est détestable et doit être changé, quand on ajoute que cela se peut et que cela commence de se réaliser si chacun commence de se réformer soi-même : assurément, on a une action sociale profonde, et l’on détermine dans le monde des changements.

C’est ce qu’a fait le P. Gratry. Et sans doute il y a autre chose que des généralités vagues dans des déclarations comme celles-ci : que l’humanité, en son âge viril, se décide à mieux combattre toute brutalité ; qu’elle cesse de faire, en pleine civilisation, à ceux qu’il nomme les « hommes de proie » et les « hommes de joie » la place si grande et parfois si belle ; qu’elle prenne le moyen de réprimer, mieux que par le passé, ceux qui tuent ou volent, et cela sous toutes les formes, dans tous les domaines ; qu’elle apprenne l’usage de la liberté ; sans doute il est plus commode d’être défendu que de se défendre, d’être mené, je ne dis pas d’obéir, que de se conduire ; d’être protégé que de lutter ; mais tel n’est pas le plan divin : de par l’histoire, de par les faits contemporains, il est avéré que, plus que jamais, il faut lutter ; plus que jamais, l’effort éclairé, libre, énergique, persistant de chacun est indispensable, et il faut savoir, plus que jamais, enfin, s’unir les uns aux autres, renoncer aux divisions qui nous affaiblissent, qui nous perdent : ainsi se relèveront les esprits et les âmes, et, le moment venu, les sociétés, les peuples, les nations.

Et cette belle, profonde et engageante théorie du sacrifice, sans cesse remise sous nos yeux, n’aura- t-elle point de salutaires effets dans la sphère sociale ?

Léon Ollé-Laprune, Eloge du Père Gratry, A la séance d’inauguration du buste au Collège de Juilly, Le samedi 8 février 1896. (gratry.net)