1876 : Alphonse Gratry : Lire les signes des temps

Mais, disions-nous, qu’est-ce que Dieu veut de l’esprit humain ? Grande question, que je n’aborde pas ici tout entière. Je poursuis ces conseils pratiques. Il est vrai qu’ils nous mènent à considérer un côté, fort important pour nous, de cette question.

Je vous ai dit que, quand un homme se donne vraiment à Dieu et devient son disciple, Dieu le pousse à une œuvre, le salut du siècle où il vit. Dieu lui montre le monde malade, couché dans les ténèbres et la souffrance ; il lui donne le regard du Christ pour en sonder les plaies, et quelque chose du cœur du Christ pour les sentir : puis il lui dit, au fond du cœur : « Il y a peu d’ouvriers. »

Quand l’homme comprend et se décide à devenir un ouvrier, un de ces « ouvriers dont parle le prophète, qui travaillent sur les nations (1), » qui fortifient leurs frères, et que Dieu suscite quelquefois pour sauver un siècle ou un peuple, alors Dieu lui inspire, par la compassion et l’amour, l’intelligence, ou instinctive ou développée, de l’œuvre à entreprendre.

Or, aujourd’hui, quelle est la plaie et quelle est l’œuvre ?

Il n’est pas nécessaire d’être prophète pour le savoir, Jésus-Christ dit aux hommes dans l’Evangile : « Vous savez bien prévoir le beau temps ou « l’orage ; hypocrites, pourquoi ne connaissez-vous pas aussi les signes des temps (2) ? »

Vous donc qui voulez devenir ouvrier parmi les hommes ?, rendez-vous attentif aux signes des temps qui s’aperçoivent.

Mais d’abord, qu’attendez-vous de la marche de l’humanité sur la terre ? Vers quel avenir va le monde ? Comment finira-t-il ?

Pour moi, je crois que le monde est libre et finira comme il voudra. Le monde finira comme un saint, comme un sage, ou comme un méchant : peut-être comme une de ces âmes insignifiantes et inutiles que Dieu seul peut juger. Tout est possible. L’humanité est libre. Il n’y a pas d’article de foi sur ce point. La seule chose qu’en ait dite le Christ, si toutefois j’entends bien ses paroles, est une question qu’il a posée sans la résoudre. « Quand le fils « de l’Homme reviendra, dit-il, pensez-vous qu’il se trouve encore de la foi sur la terre ? » Il semble que, sur ce sujet, le doute est la vérité môme.

Or, je ne sais si vous sentez ceci comme je le sens, mais ce doute m’électrise. Le doute énerve d’ordinaire ; ici il vivifie, il transporte. Oui, il se peut que sur la face de cette terre, comme fruit de tant de larmes et de luttes, le bien l’emporte enfin, que le règne de Dieu arrive, et que sa volonté soit faite en la terre, comme au ciel. Il se peut que l’histoire finisse par une moisson. Et il se peut aussi que tout finisse par la stérilité, comme la vie du figuier maudit ; que, comme on voit des hommes, épuisés de débauche et perdus de folie, mourir avant le temps, le monde aussi vienne à mourir avant le temps, épuisé de débauche et perdu de folie. Il se peut que la justice et la vérité soient vaincues, et rentrent dans le sein de Dieu en maudissant la terre qui aura refusé de donner son fruit. Or, vous savez qu’aujourd’hui, parmi nous, bien des esprits découragés soutiennent qu’il en sera, certainement ainsi. D’autres, étrangement confiants, déclarent qu’il en sera, sans aucun doute, tout autrement, et que le bien doit triompher sur terre. Moi, je l’ignore, et je ne sais qu’une seule chose, c’est que l’humanité est libre et que l’homme finira comme il voudra. Je sais que vous, moi, chacun de nous, nous pouvons ajouter nos mouvements et notre poids au mouvement de décadence qui nous emporte vers l’abîme, ou bien, au nom de Dieu, et en union avec le Christ, travailler à sauver le monde, et à redresser, en ce moment même, la direction du siècle et de l’histoire, si elle est fausse.

Mais, je vous le demande maintenant, et ceci est la plaie du siècle, qu’est-ce qui nous manque à tous pour cette œuvre ?

Il nous manque la foi.

Si vous aviez de la foi, seulement comme un grain de sénevé, a dit le Christ, vous transporteriez les montagnes, et rien ne vous serait impossible. Or, qui est-ce qui croit maintenant que rien n’est impossible ? Qui est-ce qui croit qu’on peut transporter les montagnes, qu’on peut guérir les peuples, faire prédominer la justice dans le monde, et, dans l’esprit humain, la vérité ? Où sont-ils, ces croyants ?

La foi manque dans ceux qu’il faut sauver, et l’on ne peut pas les saisir ; et la foi manque dans ceux qui veulent ou croient vouloir sauver les autres, et Us n’ont pas la force d’entraîner ceux qu’ils auraient saisis.

Quand le Fils de l’Homme reviendra, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre ?

Je le vois, nous sommes sous le coup de cette question. Voilà la plaie.

« Seigneur, augmentez-nous la foi. » Voilà donc la prière qu’il faut faire, et l’œuvre à laquelle il faut nous attacher.

Mais comment ?

II

Il y a deux manières. L’une, plus haute que la philosophie, ne nous regarde pas ici ; je l’indiquerai cependant. L’autre précisément est l’œuvre de la philosophie, et répond à la question posée plus haut : Qu’est-ce que Dieu veut de l’esprit humain ?

Le plus puissant moyen de retrouver la foi est celui qu’a employé saint Vincent de Paul. On lit, dans la vie de cet homme héroïque, un fait trop peu connu. Un jour, ému de compassion par l’état d’un malheureux prêtre, docteur en théologie, qui perdait sa foi parce qu’il avait cessé d’étudier la grande science, saint Vincent de Paul pria Dieu de lui rendre la vivacité de sa foi, s’offrant de se soumettre lui-même, s’il le fallait, au fardeau que ce pauvre frère ne pouvait pas porter. Il fut exaucé à l’heure même, et ce grand saint resta, pendant quatre ans, comme privé de cette foi qui cependant était sa vie. Savez-vous comment il sortit de cette épreuve ? Il en sortit en devenant saint Vincent de Paul, c’est-à-dire tout ce que signifie ce nom. C’est cette épreuve, inexplicable en apparence, qui a fait saint Vincent de Paul, c’est-à-dire l’esprit de foi, d’amour, de compassion incarné dans une vie tout entière. C’est en se donnant à la compassion sans réserve que ce grand cœur a retrouvé la possession paisible de sa foi. « Après trois ou quatre ans passés dans ce rude exercice, dit son historien, gémissant toujours devant Dieu, il s’avisa un jour de prendre une résolution ferme et inviolable de s’adonner toute sa vie, pour l’amour de Dieu, au service des pauvres. Il n’eut pas plus tôt formé cette résolution dans son esprit que ses souffrances s’évanouirent, que son cœur se trouva remis dans une douce liberté ; et qu’il a avoué depuis, en diverses occasions, qu’il lui semblait voir les vérités de la foi dans la lumière. » (3)

Voilà l’exemple. Que notre siècle en fasse autant, et se donne, pour l’amour de Dieu, au service des pauvres. Il n’y aura bientôt plus de lutte contre la foi.

Tel est le grand et le premier moyen de ramener la foi sur la terre pour la sauver. Voici le second.

Le premier est ce que Dieu veut du cœur humain. Le second est ce que Dieu veut de l’esprit humain.

Notes

(1) Zach., I, 20, 21. Et ostendit mihi Dominus quaturo fabros, ut dejiciant cornua gentium.

(2) Luc, XII, 56.

(3) Abelly, t. 2, p. 208.

SOURCE

Chapitre VI, Foi – science comparée in Les sources, p. 50-56.